
Au Burkina Faso, la baisse des rendements agricoles fragilise des milliers de familles rurales. Entre sécheresses, pluies imprévisibles et sols appauvris, beaucoup se tournent vers la migration pour assurer leur survie. Une étude récente détaille ce phénomène et montre comment le climat, sans être l’unique cause, en est un facteur aggravant.
Par Chaïmaa Sadou
Dans les plaines du Burkina Faso, les agriculteurs observent aujourd’hui un profond changement de leur environnement. Là où les saisons semblaient autrefois plus régulières, les pluies s’interrompent brutalement, reviennent trop tard ou tombent trop fort. Les sols, déjà éprouvés par des années d’exploitation, deviennent vulnérables face à ces variations. Ces conditions ne sont pas nouvelles, mais elles s’intensifient. Les familles rurales, majoritairement dépendantes de l’agriculture pluviale, ont du mal à y faire face.
Une étude publiée en mars 2026 dans la revue scientifique PLOS Climate met en évidence un lien direct entre la baisse des rendements agricoles et l’augmentation des migrations internes au Burkina Faso. Les chercheurs précisent ne pas attribuer ces baisses uniquement au changement climatique. Ils soulignent cependant qu’elles coïncident fortement avec des conditions météorologiques plus instables : sécheresses plus fréquentes, précipitations plus irrégulières, températures élevées. Ces phénomènes, observés depuis plusieurs décennies en Afrique subsaharienne, sont considérés par les experts du climat comme des effets probables du réchauffement global.
Entre 1994 et 2016, les scientifiques ont suivi près de 196 320 habitants de la région de Nouna, dans la province de la Kossi. Leur constat est clair : lorsque les récoltes baissent, les départs augmentent. Ce sont principalement les hommes, considérés comme responsables du revenu familial, qui quittent leur village en premier. Les ménages les plus pauvres sont également les plus touchés, car ils n’ont ni réserves financières, ni stocks alimentaires pour traverser une mauvaise année agricole. Leur seule issue est souvent un départ vers une zone plus fertile ou vers une ville où l’on peut espérer trouver un emploi salarié.
« Lorsque les récoltes sont mauvaises, les ménages sont confrontés à des difficultés alimentaires et financières. Certains habitants partent pour y faire face », explique Patricia Nayna Schwerdtle, coautrice de l’étude.
Le témoignage d’Issa Ouédraogo, agriculteur du Yatenga, illustre ce phénomène. Il explique avoir vu sa récolte décliner au fil des années à cause des sécheresses répétées. « Avant, la saison était bien marquée. On savait quand préparer les champs. Maintenant, la pluie vient quand elle veut », raconte-t-il. Face à cette réalité, il a choisi de migrer vers Léo, dans la province de la Sissili, où la terre est plus généreuse. Cette expérience n’est pas isolée. Abdoulaye Sawadogo, originaire de la province du Bam, décrit un parcours similaire : une terre devenue trop pauvre, des rendements insuffisants et la nécessité de recommencer ailleurs.
Ces départs ne traduisent pas seulement une fragilité, mais une stratégie d’adaptation. Dans de nombreux cas, la migration permet aux familles d’assurer un revenu complémentaire, d’obtenir un soutien financier d’un membre du foyer ou de trouver un environnement agricole plus favorable. Les chercheurs soulignent que ceux qui ont déjà migré une première fois repartent plus facilement. Ils maîtrisent mieux les réseaux de déplacement, les lieux d’accueil et les opportunités professionnelles.
Toutefois, les migrations internes ont aussi des conséquences lourdes sur les territoires. Dans les régions de départ, la main-d’œuvre diminue, ce qui fragilise encore plus le secteur agricole local. Les champs sont moins entretenus, la productivité baisse, et la pression sur les ressources déjà limitées devient plus forte. Dans certaines zones, cette diminution de la population peut néanmoins entraîner un léger répit pour les écosystèmes. Ils subissent alors moins de déboisement et une moindre pression sur les sols. Les impacts sont donc complexes, parfois contradictoires.
Les régions d’accueil, quant à elles, voient leur population augmenter rapidement. À mesure que de nouveaux arrivants s’installent en quête de terres cultivables ou d’emplois, la pression sur les forêts, les ressources en eau et les infrastructures s’intensifie. Certains villages, déjà marqués par des tensions autour des terres entre agriculteurs et éleveurs, voient ces conflits s’aggraver. Les chercheurs alertent sur le risque de voir ces tensions s’étendre si la mobilité interne n’est pas accompagnée de politiques adaptées.
Selon les projections du GIEC, l’Afrique subsaharienne pourrait compter entre 17 et 40 millions de migrants internes d’ici 2050 en cas de réchauffement de 1,7 °C, et jusqu’à 86 millions si les températures augmentent davantage. Le Burkina Faso, dont une large part de la population dépend de l’agriculture, figure parmi les pays les plus exposés à cette dynamique.
Pour réduire les migrations subies et renforcer la résilience des agriculteurs, plusieurs pistes existent. La gestion améliorée de la fertilité des sols, l’agroforesterie, l’utilisation d’engrais organiques ou encore la plantation d’arbres fertilitaires peuvent redonner de la force aux terrains appauvris. L’amélioration des routes rurales permettrait aussi d’accéder plus facilement aux marchés, d’acheter des intrants ou de vendre des produits agricoles à meilleur prix. Les techniques de collecte des eaux de pluie, l’irrigation goutte-à-goutte et les subventions ciblées aux ménages les plus pauvres figurent également parmi les solutions recommandées.
Méconnaissance des innovations
Le renforcement des services de vulgarisation agricole apparaît comme un levier essentiel. Beaucoup d’agriculteurs ne connaissent pas les innovations disponibles ou n’y ont pas accès. Leur fournir des formations sur les pratiques résilientes, la technique anti-érosion ou les semences résistantes à la sécheresse pourrait limiter les pertes et encourager les jeunes à rester au village. Les chercheurs insistent également sur la nécessité de rendre l’information climatique plus accessible. Des prévisions fiables et régulières aideraient les paysans à choisir les bons moments pour semer, irriguer et récolter.
Le Plan national d’adaptation au changement climatique, adopté en 2015, intègre déjà certaines de ces priorités. Mais de nombreux agriculteurs ignorent son existence. En revanche, beaucoup reconnaissent avoir bénéficié, au moins une fois, d’une distribution de semences améliorées. Cela montre que certaines mesures commencent à atteindre les villages, même si le chemin reste long.
Le défi n’est pas seulement agricole : il est aussi social. L’alimentation des enfants scolarisés fait partie des enjeux majeurs liés aux baisses de rendement. Dans les zones rurales, les repas pris à la maison dépendent directement des récoltes. Lorsque celles-ci diminuent, la qualité nutritionnelle des repas baisse. Les enfants arrivent à l’école affaiblis, moins concentrés, parfois affamés. Cette situation affecte leur capacité à mémoriser les cours, à participer et à réussir. Offrir une alimentation régulière et suffisante aux élèves est donc indispensable pour briser le cycle qui relie pauvreté alimentaire, échec scolaire et migrations futures.
Vraie stratégie d’adaptation
Enfin, les chercheurs rappellent que la migration n’est pas qu’une fatalité. Bien encadrée, elle peut devenir une vraie stratégie d’adaptation. Ils plaident pour une mobilité plus sûre, grâce à des documents d’état civil, une protection sociale portable d’une région à l’autre et des formations professionnelles accessibles aux populations rurales. La coopération entre les régions, le partage des données climatiques et une planification territoriale plus solide seraient également nécessaires pour anticiper les effets des déplacements internes dans les prochaines décennies.
Le Burkina Faso se trouve aujourd’hui à un tournant décisif. Les baisses de rendement agricole, aggravées par une météo instable, poussent un nombre croissant de familles rurales à migrer. Pour faire face, il est essentiel de renforcer la résilience agricole, d’améliorer l’accès à l’information climatique, d’offrir des alternatives économiques et de garantir une alimentation correcte aux enfants. La migration peut être un moyen de survie, mais elle doit être accompagnée pour devenir une véritable stratégie d’adaptation.
C.S
