L’idée de fabriquer du carburant à partir de plantes et de céréales s’est développée au tournant des années 2000, dans le but de réduire la dépendance au pétrole et de diminuer les émissions de gaz à effet de serre. Aux États-Unis, l’éthanol de maïs est devenu l’emblème de cette stratégie, soutenue par des mandats fédéraux qui ont structuré un marché entier autour du maïs carburant. Mais cela s’est avéré un feu de paille.
Par Rihab Taleb
Le pari semblait rationnel : convertir une ressource agricole abondante en énergie, stabiliser les prix du carburant et offrir aux agriculteurs un débouché supplémentaire. Le Brésil, pionnier depuis les années 1970 avec l’éthanol de canne à sucre, a montré qu’un parc automobile pouvait rouler massivement à l’alcool, tandis que l’Union européenne a encouragé le biodiesel à base de colza et l’éthanol de blé. Mais derrière cette promesse, une controverse s’est rapidement imposée : la compétition directe entre l’assiette et le réservoir, ainsi que les effets systémiques sur les terres, les prix alimentaires et le climat. La tension connue sous le nom de « food versus fuel » a cristallisé le rejet social et politique de cette solution, au point de remettre en question son bien-fondé à long terme.
L’expansion de l’éthanol de maïs, stimulée par le Renewable Fuel Standard, a entraîné une réallocation massive des surfaces cultivées et des flux de céréales. Une part considérable du maïs américain, environ 40 %, a été détournée vers la production de carburant, créant une concurrence frontale entre usages alimentaires, fourragers et énergétiques. Ce basculement a modifié les prix, les rotations culturales, la disponibilité des stocks et la structure des incitations pour les agriculteurs. Les critiques soulignent que cette réorientation a eu des effets en cascade sur les marchés mondiaux, ajoutant de la volatilité et fragilisant les pays importateurs. Au-delà des chiffres, c’est l’architecture même des systèmes alimentaires qui se trouve mise sous tension lorsque des cultures vivrières deviennent, à grande échelle, des intrants énergétiques.
En Europe, le chemin a été différent mais convergent dans ses effets. Les politiques de soutien aux agrocarburants ont encouragé l’utilisation de cultures comme le colza, le blé et diverses huiles végétales pour produire biodiesel et éthanol. Selon des analyses récentes, la pression sur les systèmes alimentaires mondiaux devrait s’intensifier d’ici 2034 : plus d’un quart des cultures céréalières mondiales ne seraient plus destinées à l’alimentation humaine ou animale, mais à des usages industriels, dont les biocarburants. Les projections OCDE-FAO évoquent environ 27 % de la production céréalière détournée vers ces usages, traduisant une transformation structurelle des marchés agricoles. Cette perspective signifie que, même sans crise ponctuelle, une part croissante de la nourriture potentielle est absorbée par l’énergie, avec des effets distributifs défavorables pour les ménages les plus vulnérables et les pays dépendants des importations.
Toutefois, la flambée des prix, comme en 2007-2008, a montré que la demande en biocarburants peut intensifier des tensions déjà présentes, en réduisant la disponibilité des céréales pour l’alimentation et en renchérissant les coûts.
En Europe, des estimations mettent en lumière l’ampleur du phénomène : en 2021, environ 26 millions de tonnes de cultures vivrières ont été utilisées pour produire des agrocarburants, alors même que la faim touche des centaines de millions de personnes. Des organisations comme Oxfam ont appelé à mettre fin au soutien aux agrocarburants issus de cultures alimentaires, soulignant qu’une telle quantité pourrait nourrir jusqu’à 1,6 milliard de personnes.
15 % des huiles végétales destinées aux carburants
À l’échelle mondiale, environ 15 % des huiles végétales seraient destinées aux carburants, ce qui illustre la profondeur de l’intégration énergétique des cultures alimentaires et la logique de substitution qui en découle. Convertir des denrées en carburant, dans un monde où la faim persiste, nuit aux plus pauvres.
La conversion de terres en monocultures intensives — maïs, canne à sucre, palmiers à huile — entraîne la perte de puits de carbone naturels, la dégradation des sols et une pression accrue sur la biodiversité. Lorsque des prairies, des forêts ou des zones humides sont transformées pour répondre à la demande énergétique, le bilan climatique des biocarburants se détériore : les gains théoriques d’émissions à l’échappement sont annulés par les émissions liées aux changements d’affectation des terres. Dans les pays en développement, la montée en puissance des cultures énergétiques s’est parfois accompagnée d’accaparements fonciers, de conflits d’usage et de déplacements de populations. Ces réalités sociales et écologiques ont nourri une opposition transversale, allant des ONG aux chercheurs, en passant par des institutions internationales qui appellent à reconsidérer le rôle des agrocarburants de première génération dans les politiques climatiques et énergétiques.
Aux États-Unis, l’écosystème de l’éthanol de maïs s’est structuré autour de grands acteurs de l’agro-industrie et d’un réseau dense d’usines d’éthanol, soutenu par des incitations publiques et des mandats de mélange. Au Brésil, des entreprises énergétiques et agro-sucrières ont consolidé une filière intégrée autour de la canne à sucre, avec des véhicules flex-fuel et une distribution adaptée. En Europe, des énergéticiens et des agro-industriels ont investi dans le biodiesel de colza et l’éthanol de blé, profitant de cadres réglementaires favorables.
En Asie du Sud-Est, l’Indonésie et la Malaisie ont promu le biodiesel d’huile de palme, avec des conséquences lourdes sur les forêts tropicales. Cette géographie montre que la solution a été tentée là où l’appareil productif agricole et les politiques publiques pouvaient la soutenir, mais elle révèle aussi que les coûts sociaux et écologiques ont été externalisés, souvent vers les marges les plus fragiles des systèmes alimentaires et des écosystèmes.
Qu’est-ce qu’il se serait passé si cette solution avait été adoptée ?
Plusieurs scénarios peuvent être envisagés. D’abord, une hausse des prix alimentaires, alimentée par la compétition pour les terres et les cultures, aurait pesé sur les ménages pauvres et les pays importateurs, aggravant l’insécurité alimentaire. Ensuite, une intensification de la conversion des terres — déforestation, drainage des zones humides, extension des monocultures — aurait compromis les objectifs climatiques, en réduisant les puits de carbone et en augmentant les émissions liées aux changements d’usage. Enfin, une dépendance accrue des systèmes énergétiques à des intrants agricoles volatils aurait exposé les marchés à des chocs croisés, tels que les sécheresses, les maladies des cultures ou les perturbations géopolitiques. En somme, l’adoption généralisée des biocarburants issus de cultures alimentaires aurait déplacé le problème énergétique vers un problème alimentaire et écologique, sans garantir de bénéfices climatiques nets à long terme.
La critique ne condamne pas toute forme de biocarburant, mais cible la première génération, celle qui utilise des cultures vivrières. Les débats actuels se tournent vers des filières de deuxième génération, fondées sur des résidus agricoles, des déchets organiques ou des lignocelluloses, qui évitent la concurrence directe avec l’alimentation. Toutefois, même ces filières exigent une vigilance sur les bilans carbone, les usages des terres et la gouvernance des chaînes d’approvisionnement. La leçon des agrocarburants alimentaires est claire : une transition énergétique crédible ne peut ignorer les équilibres alimentaires et écologiques. Les politiques publiques doivent intégrer les effets systémiques — prix, terres, climat — et privilégier des solutions qui réduisent la demande globale de carburants (efficacité, électrification, mobilités sobres), plutôt que de déplacer la pression vers l’agriculture. C’est à cette condition que l’énergie peut cesser d’être en concurrence avec la nourriture, et que les promesses de décarbonation peuvent s’aligner avec la justice sociale et la protection des écosystèmes.
Enfin, les pays qui ont tenté cette voie — États-Unis, Brésil, Union européenne, Indonésie, Malaisie — ont démontré sa faisabilité industrielle, mais aussi ses coûts cachés. Les chiffres sur la part du maïs américain dédiée à l’éthanol, sur la projection OCDE-FAO d’un quart des céréales mondiales détournées d’ici 2034, et sur les millions de tonnes de cultures vivrières utilisées en Europe pour des carburants, donnent la mesure d’un choix de société. Le rejet dont cette solution a fait l’objet n’est pas un réflexe idéologique : c’est la conclusion d’une évaluation des compromis alimentaires, écologiques et climatiques qui, à grande échelle, penchent contre elle. La transition énergétique exige des solutions qui n’opposent pas l’assiette au réservoir ; elle demande de réduire la demande, d’améliorer l’efficacité et de réserver l’agriculture à la mission première de nourrir les populations avant de remplir les réservoirs.
R.T
