
Un rapport du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme met en lumière une réalité glaçante : derrière l’explosion des arnaques en ligne prospère une véritable économie criminelle fondée sur l’exploitation humaine.des centaines de milliers de personnes, attirées par de fausses offres d’emploi puis séquestrées, se retrouvent contraintes de participer à des fraudes numériques à grande échelle.
Par Yakout Abina
Un rapport récemment publié par les Nations unies alerte sur l’essor d’une véritable industrie criminelle. Derrière la prolifération des arnaques en ligne se cache un système d’esclavage moderne. Selon le document, des centaines de milliers de personnes, recrutées à travers des dizaines de pays, se retrouvent piégées dans des centres installés en Asie du Sud-Est. où les conditions décrites relèvent clairement de la traite d’êtres humains : exploitation, violence, privation totale de liberté
Ces pratiques, développées par des réseaux mafieux implantés dans le bassin du Mékong, génèrent désormais des milliards de dollars chaque année. Le document publié par le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH) décrit un système structuré et transnational au sein duquel les arnaqueurs sont eux-mêmes des victimes. Attirées par des fausses offres d’emploi puis kidnappées, ces dernières se retrouvent enfermées dans des complexes hautement sécurisés, puis forcées de mener des opérations frauduleuses en ligne allant de l’usurpation d’identité aux escroqueries sentimentales, en passant par l’extorsion ou la fraude financière.
« La litanie des abus est stupéfiante et en même temps déchirante », a déclaré vendredi dernier le chef des droits humains à l’ONU, Volker Türk, à l’occasion de la sortie du rapport.
Selon des estimations jugées crédibles par le HCDH, au moins 300 000 personnes originaires de 66 pays seraient piégées, dans ces réseaux mondialisés souvent sous la contrainte.
Portée par l’essor des cryptomonnaies et de la finance numérique, cette économie parallèle pèserait jusqu’à 64 milliards de dollars par an. La région du Mékong concentre à elle seule plus des deux tiers de ces revenus illicites. D’après des images satellites et des enquêtes de terrain, près de trois quarts des centres d’escroquerie seraient implantés dans cette zone, avec des ramifications s’étendant vers le Pacifique, l’Asie du Sud, les États du Golfe, l’Afrique de l’Ouest et les Amériques.
Basé sur des témoignages recueillis dans neuf pays, le rapport du HCDH documente des cas de traite humaine entre 2021 et 2025. Les victimes auraient été acheminées vers des centres frauduleux installés notamment au Cambodge, au Laos, au Myanmar, aux Philippines et aux Émirats arabes unis.
Pendant longtemps, les escroqueries en ligne étaient perçues comme l’œuvre de petits délinquants isolés, opérant depuis leur chambre. Mais la réalité s’est révélée bien plus inquiétante. L’existence de victimes contraintes à participer à ces fraudes a éclaté au grand jour pour deux raisons majeures.
La première est la pandémie de COVID-19. suite à la fermeture des casinos d’Asie du Sud-Est, à cause du manque de touristes, Les réseaux criminels qui les géraient se sont reconvertis dans la cyber-arnaque et ont eu besoin de main-d’œuvre massive, provoquant une explosion de la traite humaine.
La seconde tient à la porosité des frontières. Dans certaines régions du Myanmar, la guerre civile empêche toute intervention des forces de l’ordre. Un vide sécuritaire dont les mafias ont profité pour ériger de véritables cités interdites, hors de portée des autorités, où prospère un système criminel transnational.
Tout commence généralement par une annonce alléchante sur les réseaux sociaux. On promet des postes de “développeur web” ou de “gestionnaire de service client” avec des salaires attractifs et le logement inclus en Thaïlande, au Cambodge ou au Myanmar.Une fois sur place, le rêve vire au cauchemar. Les recrues sont kidnappées, leurs passeports confisqués, et elles sont enfermées dans des complexes lourdement gardés. Elles ne sont plus des employés, mais des captifs forcés de mener des fraudes financières et des extorsions à grande échelle.
Au Vietnam, de jeunes diplômés en informatique, peinant à trouver un emploi, ont été attirés par des offres d’emploi technologiques. Au lieu de coder des applications, ils ont été forcés, sous peine de violences physiques, de créer des faux profils sur des sites de rencontre pour dépouiller des victimes occidentales (la technique du “Pig Butchering”).Ou encore des chauffeurs ou ouvriers originaires d’Afrique ou d’Asie du Sud (Népal, Inde) pensaient décrocher un contrat stable. Ils se sont retrouvés enfermés 18 heures par jour dans des “centres d’appels” de fortune, obligés de harceler des milliers de numéros pour des fraudes aux cryptomonnaies.
Les témoignages de victimes révèlent l’ampleur et la brutalité d’un système criminel transnational.
Duncan Okindo, un jeune Kényan de 26 ans, a quitté Nairobi pour Bangkok en décembre afin de travailler comme agent de service à la clientèle. Après avoir payé une agence de recrutement avec ses économies et des emprunts, il s’est retrouvé piégé. Son passeport confisqué, il a été transféré clandestinement vers le Myanmar, où il a été forcé de travailler dans une escroquerie en ligne de cryptomonnaie.
Pendant trois mois, il a dû envoyer des messages frauduleux en se faisant passer pour un riche investisseur américain afin d’escroquer des agents immobiliers américains dans des affaires de cryptomonnaie. En cas d’échec, il était battu, enfermé dans une pièce glaciale et privé de nourriture pendant deux jours. Finalement libéré, Okindo témoigne de l’ampleur du trafic de main-d’œuvre est-africaine vers l’Asie du Sud-Est, exploité par des réseaux criminels.
Autrefois, l’escroquerie portait le visage d’un voisin ou d’un membre du quartier. Aujourd’hui, avec l’essor d’Internet et des technologies numériques, elle n’a plus de frontières. On peut désormais être piégé par un individu situé à des milliers de kilomètres, opérant depuis des centres criminels transnationaux. Cette évolution illustre l’une des dérives du numérique qui consisteà offrir aux mafias une portée planétaire ettransformer l’escroquerie en une industrie globale.
Y.A
