Sidi Abderrahmane Et-thaâlabi est le saint le plus connu d’Alger, mais plusieurs autres saints moins connus ont laissé une empreinte indélébile qui a marqué des générations d’algérois, depuis des siècles. Certains mausolées ou tombes sont toujours là défiant le temps, d’autres ont changé de lieu de sépulture et sont regroupés à Sidi Abderrahmane, mais d’autres malheureusement, ont disparu ne laissant qu’un vague souvenir.
Par Saadi Benhouhou
Alger a, tout le temps, été la ville des « Saints », a commencé par le plus ancien d’entre eux: Sidi Ramdane, qui a vécu durant le 10éme siècle et qui a vu la naissance et le développement de Dzaïr Beni Mezghena.
Il n’existe pas une rue ou un quartier de la Casbah qui n’a pas eu son « saint », sa baraka et sa légende? Les algérois étaient très friands (et le sont toujours) de ce genre d’histoires, galvaudées de génération en génération et souvent gonflées et exagérées avec le temps.
Le marabout (de m’rabet et morabitoune, puissante dynastie musulmane berbère), est en réalité un maître spirituel qui mène une vie de dévotion, recluse et ascétique. Souvent la population locale lui attribue toutes sortes de “miracles” ou karamet, qui ont donné lieu à de nombreuses croyances populaires. C’est souvent après son décès que des charlatans, autoproclamés mokadem, exploitent l’incrédulité et la détresse des gens en leur soutirant quelques sous ou des présents, contre une bénédiction du saint.¬¬¬¬
Les croyances sont tenaces et si pour un cartésien, le mauvais œil comme l’existence des mauvais esprits, ne sont que légendes et coutumes héritées des époques païennes, car n’ayant aucune explication ou preuve scientifique, pour un croyant, qu’il soit juif, chrétien ou musulman, la question ne se pose même pas. C’est une vérité absolue ; car ne pas y croire, c’est ne pas croire en Dieu lui-même. Le problème c’est que beaucoup de choses sont attribuées à Dieu ou au Prophète par ignorance ou charlatanisme. D’où notre éloignement progressif de la logique et l’évidence.
Avec le temps, les mausolées des saints algérois se sont rétrécis comme peau de chagrin. Les plus connus et les plus respectés par la population sont toujours là, d’autres ont été détruit durant l’occupation française et leurs restes transférés à Sidi Abderrahmane. Beaucoup d’autres ont disparu, y compris dans la mémoire collective.
Sidi Abderrahmane ben Mohamed ben Makhlouf At-Thaalibi (de la tribu des Thaâlba) reste pour les algérois, le saint des saints. Ce lettré philosophe et théologien musulman est né en 1384 dans un village situé près d’Isser, en Kabylie. Après de savantes études à Bejaïa, Tunis, il rallia l’Égypte pour étude. Il est également allé en Turquie et en Syrie et a accompli son pèlerinage aux lieux saints de l’islam. Il revient pour s’installer en 1414 à Alger, où les autorités lui confient la magistrature suprême de la ville (Cadi. Fondateur de l’école (ou zaouïa) Thaalibiya, où divers enseignements étaient prodigués (histoire, littérature, soufisme, doctrines, interprétation…). Sidi Abderrahmane est auteur de plus de 90 ouvrages et savants commentaires du Coran, ainsi qu’une règle en vers pour la confrérie religieuse qu’il fonda. Il décéda en mars 1471 à l’âge avancé de 87 ans, et est enterré au cimetière des “Thaalba” à Alger à l’endroit où se trouve son mausolée.
C’est aussi dans ce cimetière jouxtant la Kouba, que fut inhumé Sidi Ouali Dada, venu d’Orient et qui, selon la légende, souleva les navires de Charles Quint, grâce à un coup de bâton dans les flots de la mer. Selon la légende, la tempête fut déclenchée par Ouali Dada et Sidi Betka, qui se mirent à battre la mer avec des bâtons, et Sidi Bougdour, qui frappa sur des pots et des marmites.
Ouali Dada mourra en 1554 et fut enterré dans sa petite zaouïa qui se trouvait dans une partie de la rue du Divan, près de Ketchaoua. Son mausolée était à côté d’une petite mosquée et une salle de refuge pour les mendiants et les infirmes. En 1864 et suite à des travaux d’élargissement de la rue, sa zaouïa fut démolie et le refuge transféré dans l’impasse du Palmier. Les restes de Ouali Dada vinrent occuper la koubba qu’on avait bâtie à cet effet au-dessus de celle de Sidi Abderramane.
C’est dans ce cimetière que reposent aussi les restes de Sidi Mansour ben Mohammed ben Salim dont on ne connaît bien peu de chose sur lui, sauf qu’Il menait une vie simple et pleine de dévotion dans une modeste boutique de cordonnerie, près du rempart de Bab Azoun. On le disait favorisé du don des miracles. Sidi Mansour mourut en 1644 et fut enterré prés de sa boutique. En 1845, l’autorité française, ayant décidé de démolir le rempart, transféra ses restes à Sidi Abderrahmane.
Parmi les saints enterrés à Sidi Abderrahmane, Sidi Flih ben Mohamed Benmerouane qui reste le saint le plus encensé et le plus vénéré par la gent féminine.
Sidi Flih était connu, d’abord par son érudition, car il était docteur en théologie (Kairouan et El Azhar), puis par son combat pour l’émancipation de la femme, d’où cette amour après son décès. Depuis, il y eut autour de la tombe de Sidi Flih, un va-et-vient incessant de jeunes filles désireuses de prendre époux. D’ailleurs, jusqu’au jour d’aujourd’hui, on entend encore le murmure d’une voix à peine audible de ces belles: «Sidi Flih, donne-moi un doux époux. Si tu exauces mon vœu, tu auras une belle offrande».
En dehors des saints enterrés à Sidi Abderrahmane, nous pouvons citer Sidi M’hamed chérif de son vrai nom M’hamed el Charif el Zahar. Ce saint homme mort en 1541 est enterré dans son ancienne zaouïa près de sa mosquée. Il était vénéré par les femmes qui désiraient devenir mère. L’endroit est aussi connu pour sa fontaine, fixée dans le mur à l’extérieur de l’édifice. On dit que pour apaiser ses angoisses, il suffit de boire trois gorgées de son eau.
Dans la Basse Casbah, une humble demeure y abritait jadis un grand disciple de Sidi Abderrahmane qui s’est distingué dans la culture soufie ainsi que l’alchimie. Sa philosophie première reposait sur la purification par le sel. De son nom Sidi H’lal, ce brillant inconnu de la médecine s’est distingué dans le soufisme à l’instar de tous les cheikhs. Sa très bonne connaissance de la matière lui a valu le nom de «soultane El Melh», celui par qui arrive le rituel du serment. Les gens y arrivaient par dizaines, et ne juraient que par Sidi H’lal. Les personnes venaient implorer le saint en jetant une pincée de sel dans les quatre points cardinaux. Ce geste symbolique relate le grief existant entre deux personnes et que seul le serment du saint arrive à déterminer le coupable. Derrière cette légende, se niche l’histoire de cet ascète qui atterrit au 17éme siècle sur cette sombre ruelle de la rue de la fonderie. Ce mausolée est toujours debout, et la pratique du sel reste encrée dans la mémoire des algéroises jusqu’à ce jour.
Sidi Bougdour était un saint mystique, à qui les casbaoui ont attribué moult miracles. Il a vécu entre la deuxième moitié du 14éme siècle et la première moitié du 15 siècle. La légende lui attribue la destruction de la flotte de l’empereur Charles Quint qui en octobre 1541 débarqua, avec son armada, sur la rive gauche d’El-Harrach. Il partage cette légende avec Ouali Dada, selon la « vox populis ». A sa mort, un mausolée et une école coranique furent élevés à son honneur par les casbaoui, mais durant la « décennie rouge », sa tombe est profanée avec celle de Sidi M’hamed Cherif et leurs ossements transférés au cimetière d’El Alia.
S.B ( à suivre…)
