L’Afrique ravive la mémoire de l’esclavage et de la colonisation

Le président du Conseil de la nation, M. Azouz Nasri, s’est rendu officiellement à Accra, capitale de la République du Ghana, pour représenter le président de la République, M. Abdelmadjid Tebboune, et prendre part aux travaux de la Conférence consultative de haut niveau sur la traite transatlantique des esclaves.

Par Rihab Taleb

Cette rencontre à la fois politique et mémorielle, annoncée dans un communiqué de la chambre haute du Parlement algérien, réunit les dirigeants africains afin de revenir sur les grandes tragédies qui ont marqué l’histoire du continent. Elle offre l’occasion d’examiner en profondeur les traumatismes subis par les peuples africains, depuis l’époque douloureuse de la traite négrière jusqu’aux partages coloniaux du XIXe siècle, avec l’ambition de faire émerger une voix africaine unie pour réclamer justice.

Cette longue histoire de violations des droits humains débute à la suite des célèbres voyages de Christophe Colomb en 1492. En découvrant ce continent qu’ils baptisent le Nouveau Monde, les navigateurs et conquérants européens prennent conscience de l’immensité et des richesses de ces territoires. Ils y trouvent des terres agricoles d’une fertilité exceptionnelle, d’immenses forêts et de vastes plaines propices à l’élevage des vaches et des chevaux importés d’Europe.

Animées par une volonté de conquête et d’enrichissement rapide, les puissances maritimes européennes décident alors de s’approprier ces espaces par la force. Pour exploiter les immenses plantations de canne à sucre, de tabac, d’indigo puis, plus tard, de coton, les colons ont besoin d’une main-d’œuvre considérable. Dans un premier temps, ils tentent d’asservir les populations autochtones d’Amérique. Mais les guerres de conquête et surtout les maladies venues d’Europe, comme la variole ou la grippe, déciment les Amérindiens, dépourvus de défenses immunitaires face à ces épidémies. Afin de pallier ce manque de travailleurs, les colons élaborent alors le projet de capturer des hommes et des femmes en Afrique pour les déporter de force de l’autre côté de l’océan Atlantique.

Voyage vers la déshumanisation

Ce processus marque le début d’un commerce d’une extrême cruauté et d’une véritable industrie de la déshumanisation. Selon les estimations, plus de douze millions d’Africains, hommes, femmes et enfants, sont arrachés avec violence à leurs villages, à leurs familles et à leurs cultures par des marchands d’esclaves. Environ dix millions d’entre eux survivent à l’effroyable traversée de l’Atlantique, entassés et enchaînés dans les cales étouffantes des navires négriers, où les maladies provoquent des ravages. Une fois débarqués dans les ports des Amériques et des futurs États-Unis, les survivants sont examinés, enduits d’huile pour masquer leurs souffrances, puis vendus aux enchères comme du bétail. Ils sont contraints de travailler toute leur existence sous les coups de fouet des contremaîtres, sans jamais percevoir la moindre rémunération. Les législations de l’époque leur retirent toute humanité, les privant de leur nom, de leur langue et de leurs droits les plus élémentaires pour les réduire au statut de biens appartenant entièrement à leurs maîtres.

Pour justifier cette cruauté, les marchands et colons européens, notamment d’origine anglaise, irlandaise et écossaise, bénéficient du soutien de savants, de philosophes et d’intellectuels influents. Ces penseurs élaborent des théories racistes prétendant démontrer l’infériorité naturelle des populations noires par rapport aux populations blanches.

Si des préjugés culturels anciens apparaissent déjà dans certains récits du monde antique, notamment chez Hérodote, c’est surtout aux XVIIIe et XIXe siècles que le racisme prend l’apparence d’une science. Des auteurs comme Arthur de Gobineau publient des ouvrages affirmant l’inégalité des races humaines et plaçant la race blanche au sommet de la hiérarchie.

Le philosophe allemand Hegel lui-même décrit l’Afrique comme un continent sans histoire ni développement, allant jusqu’à employer des formulations dégradantes. Dans les plantations, les Blancs imposent également l’évangélisation forcée des esclaves. L’Église de l’époque justifie parfois cette pratique en affirmant que l’esclavage permet d’offrir une âme chrétienne aux captifs et de leur garantir une place au paradis après leur mort. Cet argument servait surtout à exiger d’eux une obéissance totale, de la patience et une soumission absolue à l’autorité de leurs maîtres.

Nouvelle stratégie d’esclavage

Au XIXe siècle, la stratégie économique des pays européens évolue, mais la violence exercée sur le continent africain devient encore plus systématique et destructrice. Les nations d’Europe entrent dans l’ère de la révolution industrielle et recherchent massivement des matières premières comme le caoutchouc, le cuivre ou l’huile de palme pour alimenter leurs usines. Alors qu’il devient politiquement difficile et économiquement coûteux de transporter des millions d’êtres humains à travers l’Atlantique en raison des lois antiesclavagistes, les puissances impérialistes considèrent qu’il est plus rentable d’exploiter les Africains directement sur leur terre natale.

Ce processus de colonisation généralisée prend forme lors de la Conférence de Berlin, organisée entre 1884 et 1885 sous l’autorité d’Otto von Bismarck. Autour de la table, les représentants de la France, de l’Angleterre, de l’Italie, de la Belgique, de l’Allemagne et du Portugal tracent les frontières du continent africain à la règle et au compas, se partageant royaumes, peuples et fleuves comme s’il s’agissait d’un simple gâteau, sans qu’aucun représentant africain ne soit invité ou consulté.

Les armées coloniales expulsent alors des tribus et des familles entières de leurs terres les plus fertiles pour les attribuer à de grandes compagnies européennes ou à des colons venus s’installer durablement. Afin d’écraser la résistance des populations locales face au pillage de l’or, de l’ivoire et des ressources minières, les colonisateurs instaurent le régime de l’indigénat, un ensemble de lois discriminatoires privant les Africains de libertés politiques et les soumettant à des taxes obligatoires.

Pour contraindre les habitants au travail, les administrations coloniales imposent le travail forcé dans la construction des chemins de fer, des ports et des routes à travers la jungle, provoquant la mort de milliers d’ouvriers victimes de l’épuisement et des mauvais traitements. Les violences atteignent leur paroxysme dans l’État indépendant du Congo, administré comme une propriété privée par le roi des Belges Léopold II, où des travailleurs se voient amputés des mains lorsqu’ils ne rapportent pas suffisamment de caoutchouc.

En Namibie, l’armée allemande commet le premier génocide du XXe siècle en exterminant volontairement le peuple héréro. L’Algérie, qui a elle-même subi durant cent trente-deux ans les épreuves d’une colonisation de peuplement particulièrement brutale avant de recouvrer sa liberté au terme d’une guerre de libération nationale héroïque, participe aujourd’hui activement à la conférence d’Accra pour réaffirmer sa solidarité avec les peuples africains et exiger que les anciennes puissances coloniales reconnaissent leurs crimes et réparent les injustices du passé.

L’Afrique a ainsi subi une double peine historique. D’abord privée d’une partie de ses forces vives par l’esclavage, elle a ensuite été mutilée territorialement et pillée économiquement par la colonisation. L’Europe a profondément altéré l’avenir de peuples entiers, laissant des cicatrices que le temps peine encore à refermer.

R.T

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