Robotique / La Chine, nouvel empire des humanoïdes

La Chine s’est imposée définitivement comme le nouveau centre mondial de la robotique. Des composants aux humanoïdes, en passant par les robots industriels, elle concentre désormais l’essentiel de la production et des investissements. Mais quel est vraiment l’utilité de ces machines ?

 

 

 

Par Yakout Abina

Pendant un demi-siècle, le Japon a incarné le pionnier mondial de la robotique. Mais aujourd’hui, il est impossible de concevoir un humanoïde sans passer par la Chine. Une domination qui contraste avec l’utilité encore limitée de ces machines.
En 1973, l’université de Waseda dévoilait Wabot-1, premier humanoïde japonais reconnu, capable de marcher de façon limitée, de voir, de saisir des objets et de communiquer en japonais. Mais le pays avait déjà marqué les esprits en 1928 avec Gakutensoku, considéré comme le premier robot japonais, bien que moins avancé technologiquement. En 2000, Honda, à son tour, a présenté ASIMO, un humanoïde emblématique qui semblait sceller l’avance technologique du pays. Pourtant, cette suprématie japonaise s’est peu à peu effacée, laissant la place à la Chine, qui s’impose désormais comme le centre névralgique de l’assemblage et attire les investisseurs mondiaux, convaincus que l’intelligence artificielle donnera enfin un rôle concret aux robots.
Un récent sommet organisé au Japon en a fourni la preuve. Plutôt que de célébrer des décennies de recherche nationale, les discussions se sont concentrées sur la manière de résister à la montée en puissance des rivaux chinois.
La dépendance mondiale vis-à-vis de la Chine dans la robotique ne s’explique pas seulement par les machines elles-mêmes, mais par l’ensemble de leur chaîne de composants. Autrefois, les capteurs qui donnent la vue aux humanoïdes, les articulations qui leur permettent de bouger et les batteries qui les alimentent provenaient du Japon ou d’autres pays industrialisés. Aujourd’hui, ces éléments sortent massivement des usines chinoises en raison des coûts de production qui ont chuté à une vitesse telle que les autres nations ne peuvent plus rivaliser.
Cette domination chinoise dans la robotique est l’héritage direct d’une autre victoire industrielle, celle de la voiture électrique. En produisant chaque élément sur son sol, de la vis à la batterie lithium-ion, la Chine s’est imposée comme première exportatrice mondiale de véhicules électriques. Les fournisseurs qui ont bâti cette filière alimentent désormais les robotiers. Et le phénomène dépasse même les frontières asiatiques : aux États-Unis, Tesla, malgré ses efforts pour diversifier ses approvisionnements, dépend encore de fabricants chinois pour près de 70 % de ses composants.
Sur le terrain, l’autonomie chinoise n’est plus une ambition, mais une réalité. Chez le leader UBTech, le taux de composants locaux dépasse désormais les 90 % ; seules les puces qui pilotent les mouvements sont encore importées. À Shenzhen, le cœur technologique du pays, une pièce peut être commandée et livrée en quelques heures seulement, et ce grâce à l’impression 3D. Même les fabricants de capteurs lidar, qui dépendaient autrefois du Japon, trouvent désormais en Chine une offre plus complète et plus rapide.
Cette avance se manifeste aussi dans les salons professionnels. Au sommet japonais de la robotique, c’est un robot danseur de Unitree qui a attiré le plus de visiteurs. Deux entreprises japonaises ont même utilisé des machines Unitree pour présenter leurs propres logiciels.
Sur le marché, la domination chinoise est tout aussi frappante : les groupes du pays représentent plus de 80 % des humanoïdes installés dans le monde. L’an dernier, sur environ 16 000 robots recensés, plus de quatre sur cinq étaient déployés en Chine.
Mais à quoi servent vraiment ces robots ? Si la prouesse technique est avérée, la quête d’une utilité concrète s’avère plus complexe que prévu. Nous sommes encore loin des ouvriers parfaits imaginés par l’industrie. Le leader UBTech concède ainsi que ses humanoïdes déployés dans le secteur automobile n’atteignent aujourd’hui que 30 % de l’efficacité d’un opérateur humain, avec un objectif ciblé à 50 % d’ici la fin de l’année. Quant aux performances spectaculaires qui ont enflammé les réseaux sociaux lors du Nouvel An chinois, elles relèvent pour l’heure de la mise en scène : ces robots ne faisaient qu’exécuter des scripts entièrement préprogrammés.
La grande majorité des humanoïdes vendus par Unitree ces deux dernières années ont été achetés par des universités et des laboratoires, plutôt que par des usines. Un dirigeant de l’entreprise reconnaît d’ailleurs que la productivité n’est pas encore au rendez-vous. Pour entraîner leurs robots à raisonner, les sociétés chinoises utilisent encore un logiciel de simulation américain, celui de Nvidia, qui vient de conclure un partenariat avec Unitree pour une nouvelle gamme attendue en octobre.
Le point culminant de la domination chinoise réside cependant dans le robot industriel classique. En 2024, plus de deux millions de robots fonctionnaient déjà dans ses usines. Cette année-là, le pays en a installé davantage que le reste du monde réuni, tandis que le Japon, les États-Unis et l’Allemagne reculaient. Les autorités chinoises encouragent même les collectivités et les entreprises publiques à trouver des usages concrets pour les humanoïdes, preuve que la demande ne va pas encore de soi.
Du côté des humanoïdes, l’argent circule bien plus vite que les usages. En 2025, les startups chinoises du secteur ont levé plus de 5 milliards de dollars, soit autant que sur les cinq années précédentes réunies, et la tendance s’est encore accélérée depuis janvier. Unitree prépare son entrée en Bourse à Shanghai, tandis qu’une cinquantaine de sociétés attendent de s’introduire à Hong Kong. UBTech, qui a produit un millier d’humanoïdes l’an dernier, vise désormais une production dix fois supérieure. Reste à savoir combien survivront si l’usage tarde à suivre l’argent.
La Chine occupe ainsi une position singulière : elle est devenue à la fois incontournable pour la fabrication de robots humanoïdes, mais cherche aussi une véritable justification à leur existence. Pour le grand public, le défi n’est plus de produire un humanoïde abordable, mais de lui trouver une utilité et c’est précisément ce qui manque encore à l’appel.
Y.A

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