Le « Merle noir » musulman qui a introduit l’art de vivre en occident et dans le monde. Nous vous livrons un extrait de l’article de Robert W. Lebling Jr. paru en anglais aux pages 24 à 33 de l’édition imprimée de juillet/août 2003 de Saudi Aramco World.
Par Robert W. Lebling Jr
Traduit de l’anglais par Ilham Nouara
Si vous mangez des asperges, ou si vous commencez votre repas par une soupe et que vous finissez par un dessert, si vous utilisez du dentifrice, ou si vous portez vos cheveux en frange, vous le devez à l’un des plus grands musiciens de l’histoire.
Il était connu sous le nom de Ziryab, un terme arabe (ou perse) familier qui se traduit par « merle noir ». Il a vécu dans l’Espagne médiévale il y a plus de mille ans. C’était un esclave affranchi qui a fait beaucoup de bien, charmant la cour royale de Cordoue d’abord avec ses chansons. Il a fondé une école de musique dont la renommée a survécu plus de 500 ans après son décès. Ibn Hayyan de Cordoue, l’un des plus grands historiens de l’Espagne arabe, dit dans son monumental ouvrage Al Muqtabas (l’essentiel) que Ziryab connaissait par cœur des milliers de chansons et a révolutionné la conception de l’instrument de musique qui est devenu le luth. Il a répandu un nouveau style musical autour de la Méditerranée, influençant les troubadours et les ménestrels et affectant le cours de la musique européenne.
Il était également l’arbitre de sa génération en matière de goût, de style et de manières, et il a exercé une énorme influence sur la société européenne médiévale. La façon dont les gens s’habillaient, ce qu’ils mangeaient et de quelle manière, comment ils se coiffaient, la musique qu’ils appréciaient… Tous étaient influencés par Ziryab.
Si vous n’avez jamais entendu parler de cet artiste remarquable, ce n’est pas surprenant. Avec les rebondissements de l’histoire, son nom est sorti de la mémoire publique du monde occidental. Mais les changements qu’il a apportés à l’Europe font partie intégrante de la réalité que nous connaissons aujourd’hui.
Une des raisons pour lesquelles Ziryab est inconnue dans le monde occidental est qu’il parlait arabe et faisait partie de la cour royale de l’empire arabe en Espagne. Les musulmans d’Arabie et d’Afrique du Nord ont régné sur l’Espagne et le sud de la France de 711 à 1492. Le dernier vestige de la domination arabe dans la péninsule ibérique, le royaume de Grenade, a été conquis par les armées du roi Ferdinand et de la reine Isabelle la même année que Christophe Colombe a navigué pour le nouveau Monde.
Les Arabes appelaient leur domaine ibérique Al Andalous, une référence directe aux Vandales, qui occupaient la péninsule au VIIème siècle et dont l’héritage était encore omniprésent lorsque les forces musulmanes sont arrivées au VIIIème siècle. Ce nom survit aujourd’hui au nom de la province méridionale de l’Espagne, l’Andalousie. À son apogée, Al Andalous a connu l’âge d’or de la civilisation qui faisait l’envie de toute l’Europe et qui a ouvert la voie à la Renaissance européenne qui a suivi. Musulmans, chrétiens et juifs interagissaient dans une convivencia , un « vivre-ensemble » de tolérance et de coopération sans précédent à son époque. Les influences de l’Espagne arabe se sont propagées en France et dans toute l’Europe, et de là aux Amériques. C’est dans ce contexte que les réalisations de Ziryab sont devenues partie intégrante de la culture occidentale.
Les réalisations de Ziryab n’ont pas été oubliées dans le monde arabe, et c’est grâce aux historiens de ce dernier que nous connaissons sa vie et ses réalisations. Comme le dit l’historien arabe du XVIIème siècle Al Maqqari dans son Nafh Attib (brise parfumée), “Il n’y a jamais eu, ni avant ni après lui, un homme de sa profession qui ait été plus généralement aimé et admiré”.
Ziryab, le célèbre poète de l’Espagne islamique, s’appelait en fait Abu al-Hassan Ali ibn Nafi et est né vers l’an 789 dans l’Irak d’aujourd’hui, probablement dans sa capitale, Bagdad. Certains historiens arabes disent qu’il était un esclave libéré, vraisemblablement un page ou un serviteur personnel, dont la famille avait servi al-Mahdi, le calife ou dirigeant de l’empire abbasside basé à Bagdad de 775 jusqu’à sa mort en 785. À cette époque, de nombreux musiciens éminents étaient esclaves ou affranchis, certains d’origine africaine, d’autres d’Europe ou du Moyen-Orient (dont le Kurdistan et la Perse). Les historiens divergent quant à savoir si Ziryab était africain, perse ou kurde. Selon Ibn Hayyan, « Ali Ibn Nafi » était surnommé Zyriab (l’oiseau noir) en raison de son teint extrêmement sombre, de la clarté de sa voix et de « la douceur de son caractère ».
Zyriab a étudié la musique auprès du célèbre chanteur et musicien de la cour royale Ishaq Al Maoussili ou Isaac de Mossoul. Ishaq, dont le père Ibrahim encore plus célèbre, ainsi que Ziryab sont les trois artistes connus comme les pionniers de la musique arabe.
Bagdad était alors un centre mondial de la culture, de l’art et de la science. Son dirigeant le plus célèbre était Haroun Al Rachid, qui avait succédé à au Calife Al Mahdi. Haroun était un passionné de la musique et a amené de nombreux chanteurs et musiciens au palais pour divertir ses invités. Ishaq, en tant que musicien en chef de Haroun, a formé un certain nombre d’étudiants aux arts musicaux, parmi lesquels l’oiseau noir Zyriab. Ce dernier était intelligent et avait une bonne oreille ; en dehors de ses cours, il apprenait subrepticement les chansons de son maître, dont on disait qu’elles étaient complexes et difficiles, même pour un connaisseur. Ishaq n’a pas réalisé tout ce que Ziryab avait appris jusqu’à ce que Haroun lui-même demande à entendre le jeune musicien.
Dans le récit d’Ibn Hayyan (tel que relaté par Al Maqqari), Ishaq a dit au calife : “Oui, j’ai entendu de belles choses de Ziryab, des mélodies claires et émotionnelles, en particulier certaines de mes propres interprétations plutôt inhabituelles. Je lui ai appris ces chansons parce que je les considérais comme particulièrement adaptées à son talent.
Ziryab a été convoqué et il a chanté pour Haroun Al Rachid. Par la suite, quand le calife lui a parlé, Ziryab a répondu “gracieusement, avec un vrai charme de manières”. Haroun lui a posé des questions sur son talent et Zyriab a répondu: «Je peux chanter ce que les autres chanteurs savent, mais la majeure partie de mon répertoire est composée de chansons qui ne peuvent être interprétées que devant un calife comme Votre Majesté. Les autres chanteurs ne connaissent pas ces compositions. Si Votre Majesté le permet, je vous chanterai ce qu’aucune oreille humaine n’a entendu auparavant.
Haroun haussa les sourcils et ordonna que le luth du maître Ishaq soit remis à Ziryab. Le luth arabe ou Oud, modèle du luth européen et parent de la guitare, était un instrument à quatre rangées de cordes, un corps en forme de demi-poire et un manche courbé sans frette.
Ziryab a respectueusement décliné l’instrument. “J’ai apporté mon propre luth,” dit-il, “que j’ai fabriqué moi-même, en décapant le bois et en le travaillant, car aucun autre instrument ne me satisfait. Je l’ai laissé à la porte du palais et, avec votre permission, je l’enverrai chercher.
Haroun envoya chercher le luth et il l’examina. Cela ressemblait à l’instrument d’Ishaq Al Maoussili “Pourquoi ne joues-tu pas le luth de ton maître?” demanda le calife.
« Si le calife veut que je chante dans le style de mon maître, j’utiliserai son luth. Mais pour chanter dans mon propre style, j’ai besoin de cet instrument ».
“Pour moi, ils se ressemblent”, a déclaré Haroun.
“A première vue, oui”, a déclaré Ziryab, “Mais même si le bois et la taille sont les mêmes, le poids ne l’est pas. Mon luth pèse environ un tiers de moins que celui d’Ishaq, et mes cordes sont faites de soie qui n’a pas été filée à l’eau chaude qui les affaiblit. La basse et la troisième corde sont en boyau de lion, qui est plus doux et plus sonore que celui de tout autre animal. Ces cordes sont plus solides que toutes les autres, et elles peuvent mieux résister à la frappe du médiator.
R.W.L (à suivre…)
