Destruction de terres agricoles // La construction d’un aéroport  déchaine la colère à Mayotte

Le projet de construction d’un nouvel aéroport à Bouyouni-M’Tsangamouji, dans le nord de Mayotte, suscite une vive opposition. Prévu pour 2036, il menace de faire disparaître des centaines d’hectares de terres fertiles, essentielles à la sécurité alimentaire de l’île. Face aux indemnisations incertaines et à la menace sur leur production, les exploitants se mobilisent pour défendre leurs parcelles.

Par Chaïmaa Sadou

À quelques pas de l’ancienne usine sucrière de Soulou, une vingtaine d’agriculteurs se sont réunis sous un kiosque, bien décidés à faire entendre leur voix. L’enjeu est de taille : d’ici 2036, la construction du futur aéroport de Bouyouni-M’Tsangamouji, doté d’une piste de 2 730 mètres, devrait empiéter sur 300 à 400 hectares de terres agricoles parmi les plus fertiles de l’île. « Plus d’une centaine d’agriculteurs vont perdre leurs terres », déplore Boinali Saindou, cultivateur sur place.

Le choix de la Grande-Terre découle de l’abandon du projet d’extension de la piste de Pamandzi, en Petite-Terre. L’émergence du volcan sous-marin Fani Maoré en 2019 et les risques sismiques qui en ont découlé ont rendu cette option trop coûteuse et incertaine. L’île s’est enfoncée de 19 centimètres à cet endroit, la rendant vulnérable aux submersions marines. Le gouvernement a choisi d’investir 1,2 milliard d’euros dans cette nouvelle infrastructure, censée désenclaver l’archipel.

Pour les exploitants, cette décision représente un véritable déchirement. Abassi Dimassi, jeune agriculteur, a investi des milliers d’euros pour rendre sa parcelle de 2,9 hectares cultivable et la convertir en bio. « L’aéroport va passer juste à côté », s’inquiète-t-il, craignant pour la qualité de son miel produit à proximité. Mariama Djanfar, qui cultive bananes, mangues et oranges sur une parcelle familiale de 9 hectares, voit sa survie économique menacée.

Au-delà de la perte de leurs moyens de subsistance, les agriculteurs s’inquiètent des indemnisations. Beaucoup exploitent des terres sans titre de propriété régularisé, ce qui pourrait les priver de toute compensation financière. « Si les habitants commencent à se battre pour les indemnisations des terrains familiaux, les tensions vont s’exacerber », redoute Rachidi, agriculteur vivrier, soulignant les problèmes liés à la régularisation foncière.

La question de la sécurité alimentaire est également au cœur du débat. Mayotte, déjà fortement dépendante des importations, risque de perdre 5 à 10 % de sa production locale. Laurent Guichaoua, président de l’Union des coopératives agricoles de Mayotte (Ucoopam), résume le sentiment général : « À Mayotte, la majorité des personnes souhaitent cet aéroport. Mais il ne faut pas oublier qu’on a besoin de manger avant de voyager. »

Deux visions agricoles s’affrontent quant à l’avenir du secteur. La FNSEA locale espère que de nouvelles infrastructures compenseront les pertes et moderniseront les techniques agricoles. À l’inverse, le Mouvement de défense des exploitants familiaux (Modef) défend la préservation de l’agriculture familiale et du « jardin mahorais », une technique d’agroforesterie traditionnelle. Le président du Modef, Fouad Ali, s’oppose fermement à l’intensification via des serres, qu’il juge inadaptées au climat tropical.

Face à ces enjeux, les agriculteurs se sont organisés. Après plusieurs rassemblements, ils ont créé le Collectif des agriculteurs et propriétaires fonciers 976 Bouyouni-M’Tsangamouji. Boinali Saindou, élu président, affirme : « L’idée de l’association n’est pas tant de dire oui ou non au projet, mais de défendre nos intérêts, car si l’État veut vraiment faire l’aéroport, on n’aura pas le choix. » Une charte d’engagement a été signée avec le préfet, promettant un accompagnement pour les compensations, mais les agriculteurs restent vigilants.

Le projet d’aéroport à Bouyouni-M’Tsangamouji illustre le conflit entre développement des infrastructures et préservation des ressources vitales d’un territoire. À Mayotte, privilégier la mobilité aérienne au détriment des terres nourricières soulève des interrogations sur les priorités du gouvernement. Face à l’avancée du projet, les agriculteurs, unis, entendent désormais peser dans les négociations pour sauvegarder leur avenir. Cette mobilisation inédite pourrait influencer le cours du dossier et rappeler aux décideurs l’importance cruciale de la souveraineté alimentaire.

C.S

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