A la découverte des Mille et Une nuits / Des veillées médiévales à l’heure de la mondialisation informatique (1re partie)

 

 

 

 Le Résumé de l’étude

 

Cette contribution a pour objectif d’examiner la pérennité des Mille et une nuits dans le monde arabe actuel, à travers deux phénomènes en apparence contradictoires : l’engouement que suscitent ces contes, tel qu’il se manifeste dans la consultation de la bibliothèque virtuelle www.alwaraq.net et sur son forum de discussion ; la très vive opposition que provoque ce même corpus dans certains milieux traditionalistes, plus ou moins extrémistes, opposition qui s’est notamment traduite, en 1985, par une action en justice contre une maison d’édition et par un autodafé.

Pour analyser ces deux phénomènes enchevêtrés, il m’a paru nécessaire de les inscrire dans leur ancrage culturel lointain. En effet, et cela mérite, en tant que tel, d’être mis en lumière, les arguments plaidant en faveur de ce recueil de contes, ou contre lui, sont en grande partie les mêmes depuis son entrée, il y a douze siècles, dans l’espace linguistique et culturel arabe, dans lequel il a, de développements en ­métamorphoses, acquis son état actuel. De plus, cette profondeur temporelle est un élément explicatif des données analysées ici qui ne prendraient pas leur pleine signification sans cela. Pour autant, cet exposé sera l’occasion de montrer comment des arguments, en apparence immuables, s’inscrivent dans une représentation évolutive du statut de l’ouvrage. C’est pour cela qu’il m’a paru indispensable, dans une première partie, de retracer rapidement et dans les grandes lignes, l’historique de ce corpus ; de présenter ensuite, dans une deuxième partie, les querelles récentes suscités par ces contes millénaires ; puis, dans une troisième et dernière partie, d’analyser la place des Mille et une nuits sur le site de la bibliothèque www.alwaraq.net, une fois celle-ci présentée rapidement.

 

 

Par Katia Zakharia

 

 

La circulation orale souterraine d’un corpus de contes

 

Dans le cadre du mouvement de traduction initié par le calife umayyade Hishâm Ibn Abd al-Malik (m. 743)1, il est admis par les chercheurs que furent traduits en arabe des contes d’origine indienne, d’abord passés du sanskrit en persan, et relevant probablement au départ du genre « miroirs des princes »2. Ce corpus initial, répondant au titre persan Hazâr Afsâneh (Mille récits), constituait, pense-t-on, le noyau écrit de ce qui allait devenir l’un des plus célèbres ouvrages de la littérature mondiale, le Kitâb alf layla wa-layla (ou Livre des mille et une nuits).

La plus ancienne attestation écrite de l’existence de ce recueil dans sa version arabe est un fragment de manuscrit daté de 879, découvert et étudié en 1949 par Nabia Abott3. Le premier des deux folios, tous deux très abîmés, est la page de titre d’un ouvrage nommé Kitâb hadîth alf layla (Le Livre des récits des mille nuits) ; le feuillet suivant permet de retrouver, au fil de ses seize lignes, les noms de Shéhérazade, de sa sœur ­Dunyazade et la demande adressée par la seconde à la première de « raconter l’histoire que tu m’as promise ».

Dans la seconde moitié du xe siècle, l’ouvrage est mentionné à trois reprises, de manière quasi incidente, dans des écrits savants5. À la même époque, le libraire Ibn al-Nadîm (m. v. 987) livre un témoignage à peine plus conséquent. Il consacre en effet une rubrique de son célèbre catalogue (al-Fihrist) aux « ouvrages qui rassemblent les récits de ceux qui, [surtout] durant les veillées, rapportent des contes6 ou des histoires invraisemblables ». S’il est toujours question d’un livre, il est surtout question d’histoires qui se racontent. Ibn al-Nadîm précise :

 

« Le premier livre composé dans ce sens est le Livre de Hazâr ­Afsâneh7, ce qui veut dire “mille récits’ ».

Il poursuit, relatant ­l’histoire-cadre aujourd’hui universellement connue :

« La raison à cela est qu’un de leurs rois, chaque fois qu’il épousait une femme et passait la nuit avec elle, la tuait le lendemain. Il épousa une jeune fille d’ascendance royale, raisonnable et prudente, appelée Shéhérazade. Quand elle se retrouva seule avec lui, elle commença à lui conter, sans interruption jusqu’à la fin de la nuit, des choses qui portèrent le roi à la garder en vie pour l’interroger la nuit suivante sur la suite du récit. Mille nuits durant, il différa [son exécution]. Dans le même temps, il s’unissait à elle, jusqu’à ce qu’elle eut de lui un enfant qu’elle lui montra, l’informant du stratagème qu’elle avait utilisé à son égard. Il la trouva raisonnable, s’attacha à elle et la garda en vie. »

Après quelques autres commentaires, Ibn al-Nadîm conclut par un jugement négatif sur l’ouvrage :

« Je l’ai vu, dans sa totalité, en plusieurs fascicules. À vrai dire, c’est un piètre ouvrage, dont le propos tombe à plat. »

Relevons– cela servira plus loin – que le reproche ne porte pas sur la moralité de l’ouvrage, mais sur sa littérarité, déficiente aux yeux du libraire.

Récapitulons. Il est ainsi possible d’affirmer qu’entre le ixe et le xe ­siècle, dans la société abbasside marquée par l’oralité mixte8, un recueil écrit9, traduit vraisemblablement à la fin du viiie siècle, et dont le titre a évolué dans le temps, réunissait sous une histoire-cadre, ressemblant à s’y méprendre à celle des Mille et une nuits telle que nous la connaissons aujourd’hui, des contes qui étaient en circulation durant les veillées. Tel qu’en témoigne le fragment le plus ancien, qui se trouve être aussi, en l’état de la recherche, le seul dont nous disposions avant le xive siècle, ce support était en arabe moyen, langue intermédiaire entre l’arabe dit « littéral », langue savante commune à tous les érudits musulmans de l’époque, quelle qu’ait été leur origine ethnique, et l’arabe dit « dialectal » oriental, langue vernaculaire des populations arabes, dépréciée par l’élite (jusqu’à nos jours), et dont la notation écrite n’était pas sans susciter de nombreuses questions. Dès lors, et pendant près d’un millénaire, notre corpus de contes se perpétuera grâce à l’oralité mixte.

Le recueil disparaît ensuite des sources écrites jusqu’au début du xive siècle, hormis une seule mention connue dans un manuscrit daté de 1150 qui évoque, pour la première fois, le titre Mille et une nuits10. On peut conjecturer les causes de cette « éclipse » (Miquel) des Nuits, puis de leur présence vacillante entre les xive et xviie siècles, à partir de l’attitude d’Ibn al-Nadîm, qui se perpétue à nos jours. Pour les lettrés, ces contes n’ont pas leur place dans la littérature savante médiévale, en raison principalement des données suivantes :

  • mépris inconditionnel à l’égard d’une écriture, ou d’une orature, utilisant l’arabe moyen, qui mêle donc langue familière et langue ­soutenue11et s’autorise des manquements aux normes de la ­grammaire ;
  • rejet par la culture arabo-musulmane savante des œuvres n’ayant pas d’auteur identifié, ce qui est le cas des Nuits, auxquelles nous verrons que certains cherchent à attribuer un auteur ;
  • suspicion suscitée par la fiction, assimilée à une forme de mensonge ou de tromperie, le vraisemblable risquant d’être pris pour du vrai et, donc, de duper le récepteur ;
  • méfiance à l’égard des récits suggérant des pratiques magiques et merveilleuses, passibles de détourner les hommes de la voie de la vraie foi.

 

 

K.Z (à suivre…)

 

 

 

 

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