Je vais parler d’une autre merveille qui, du moins après la ville, est la plus grande de toutes celles qu’on voit en ce pays. Les bateaux dont on se sert pour se rendre à Babylone sont faits avec des peaux, et de forme ronde.
On les fabrique dans la partie de l’Arménie qui est au-dessus de l’Assyrie, avec des saules dont on forme la carène et les varangues, qu’on revêt par dehors de peaux, à qui on donne la figure d’un plancher. On les arrondit comme un bouclier, sans aucune distinction de poupe ni de proue, et on en remplit le fond de paille. On les abandonne au courant de la rivière, chargés de marchandises, et principalement de vin de palmier. Deux hommes debout les gouvernent chacun avec un pieu, que l’un tire en dedans et l’autre en dehors. Ces bateaux ne sont point égaux, il y en a de grands et de petits. Les plus grands portent jusqu’à cinq mille talents (78) pesant. On transporte un âne dans chaque bateau ; les plus grands en ont plusieurs. Lorsqu’on est arrivé à Babylone, et qu’on a vendu les marchandises, on met aussi en vente les varangues et la paille. Ils chargent ensuite les peaux sur leurs ânes, et retournent en Arménie en les chassant devant eux : car le fleuve est si rapide qu’il n’est pas possible de le remonter; et c’est par cette raison qu’ils ne font pas leurs bateaux de bois, mais de peaux. Ils en construisent d’autres de même manière, lorsqu’ils sont de retour en Arménie avec leurs ânes. Voilà ce que j’avais à dire de leurs bateaux.
Quant à leur habillement, ils portent d’abord une tunique de lin qui leur descend jusqu’aux pieds, et par-dessus une autre tunique de laine ; ils s’enveloppent ensuite d’un petit manteau blanc. La chaussure qui est à la mode de leur pays ressemble presque à celle des Béotiens. Ils laissent croître leurs cheveux, se couvrent la tête d’une mitre, et se frottent tout le corps de parfums. Ils ont chacun un cachet, et un bâton travaillé à la main, au haut duquel est ou une pomme, ou une rose, ou un lis, ou un aigle, ou toute autre figure ; car il ne leur est pas permis de porter de canne ou bâton sans un ornement caractéristique.
La plus sage de toutes, à mon avis, est celle-ci ; j’apprends qu’on la retrouve aussi chez les Vénètes, peuple d’Illyrie. Dans chaque bourgade, ceux qui avaient des filles nubiles les amenaient tous les ans dans un endroit où s’assemblaient autour d’elles une grande quantité d’hommes. Un crieur public les faisait lever, et les vendait toutes l’une après l’autre. Il commençait d’abord par la plus belle, et, après en avoir trouvé une somme considérable, il criait celles qui en approchaient davantage ; mais il ne les vendait qu’à condition que les acheteurs les épouseraient. Tous les riches Babyloniens qui étaient en âge nubile, enchérissant les uns sur les autres, achetaient les plus belles. Quant aux jeunes gens du peuple, comme ils avaient moins besoin d’épouser de belles personnes que d’avoir une femme qui leur apportât une dot, ils prenaient les plus laides, avec l’argent qu’on leur donnait. En effet, le crieur n’avait pas plutôt fini la vente des belles, qu’il faisait lever la plus laide, ou celle qui était estropiée, s’il s’en trouvait, la criait au plus bas prix, demandant qui voulait l’épouser à cette condition, et l’adjugeait à celui qui en faisait la promesse. Ainsi, l’argent qui provenait de la vente des belles servait à marier les laides et les estropiées. Il n’était point permis à un père de choisir un époux à sa fille, et celui qui avait acheté une fille ne pouvait l’emmener chez lui qu’il n’eût donné caution de l’épouser. Lorsqu’il avait trouvé des répondants, il la conduisait à sa maison. Si l’on ne pouvait s’accorder, la loi portait qu’on rendrait l’argent. Il était aussi permis indistinctement à tous ceux d’un autre bourg de venir à cette vente, et d’y acheter des filles. Cette loi, si sagement établie, ne subsiste plus ; ils ont depuis peu imaginé un autre moyen pour prévenir les mauvais traitements qu’on pourrait faire à leurs filles, et pour empêcher qu’on ne les menât dans une autre ville. Depuis que Babylone a été prise, et que, maltraités par leurs ennemis, les Babyloniens ont perdu leurs biens, il n’y a personne parmi le peuple qui, se voyant dans l’indigence, ne prostitue ses filles pour de l’argent.
Après la coutume concernant les mariages, la plus sage est celle qui regarde les malades. Comme ils n’ont point de médecins, ils transportent les malades à la place publique ; chacun s’en approche, et s’il a eu la même maladie, ou s’il a vu quelqu’un qui l’ait eue, il aide le malade de ses conseils, et l’exhorte à faire ce qu’il a fait lui-même, ou ce qu’il a vu pratiquer à d’autres pour se tirer d’une semblable maladie. Il n’est pas permis de passer auprès d’un malade sans lui demander quel est son mal.
Ils mettent les morts dans du miel ; mais leur deuil et leurs cérémonies funèbres ressemblent beaucoup à ceux des Égyptiens. Toutes les fois qu’un Babylonien a eu commerce avec sa femme, il brûle des parfums, et s’assied auprès pour se purifier. Sa femme fait la même chose d’un autre côté. Ils se lavent ensuite l’un et l’autre à la pointe du jour ; car il ne leur est pas permis de toucher à aucun vase qu’ils ne se soient lavés : les Arabes observent le même usage.
Les Babyloniens ont une loi bien honteuse. Toute femme née dans le pays est obligée, une fois en sa vie, de se rendre au temple de Vénus, pour s’y livrer à un étranger. Plusieurs d’entre elles, dédaignant de se voir confondues avec les autres, à cause de l’orgueil que leur inspirent leurs richesses, se font porter devant le temple dans des chars couverts. Là, elles se tiennent assises, ayant derrière elles un grand nombre de domestiques qui les ont accompagnées ; mais la plupart des autres s’asseyent dans la pièce de terre dépendante du temple de Vénus, avec une couronne de ficelles autour de la tête. Les unes arrivent, les autres se retirent. On voit en tout sens des allées séparées par des cordages tendus : les étrangers se promènent dans ces allées, et choisissent les femmes qui leur plaisent le plus. Quand une femme a pris place en ce lieu, elle ne peut retourner chez elle que quelque étranger ne lui ait jeté de l’argent sur les genoux, et n’ait eu commerce avec elle hors du lieu sacré. Il faut que l’étranger, en lui jetant de l’argent, lui dise : J’invoque la déesse Mylitta. Or les Assyriens donnent à Vénus le nom de Mylitta. Quelque modique que soit la somme, il n’éprouvera point de refus, la loi le défend ; car cet argent devient sacré. Elle suit le premier qui lui jette de l’argent, et il ne lui est pas permis de repousser personne. Enfin, quand elle s’est acquittée de ce qu’elle devait à la déesse, en s’abandonnant à un étranger, elle retourne chez elle. Après cela, quelque somme qu’on lui donne, il n’est pas possible de la séduire. Celles qui ont en partage une taille élégante et de la beauté ne font pas un long séjour dans le temple ; mais les laides y restent davantage, parce qu’elles ne peuvent satisfaire à la loi : il y en a même qui y demeurent trois ou quatre ans. Une coutume à peu près semblable s’observe en quelques endroits de l’île de Cypre.
Telles sont les lois et les coutumes des Babyloniens. Il y a parmi eux trois tribus qui ne vivent que de poissons. Quand ils les ont pêchés, ils les font sécher au soleil, les broient dans un mortier, et les passent ensuite à travers un linge. Ceux qui en veulent manger en font des gâteaux, ou les font cuire comme du pain.
Conclusion
Il a été prouvé qu’Hérodote avait tort en ce qui concerne ses affirmations sur la prostitution sacrée et, en fait, I:199 a encouragé l’image de Babylone comme une ville de débauche sexuelle plutôt qu’une image plus précise d’elle comme un grand centre culturel, religieux et commercial. Il se trompe également en affirmant dans I:197 qu’il n’y avait pas de médecins à Babylone, car la pratique médicale dans l’ancienne Mésopotamie est bien établie. Malgré tout, se demander pourquoi Hérodote fait ces affirmations et ce que cela dit des auteurs d’histoire ancienne et du concept même d’histoire ancienne est plus profitable que de rejeter un ouvrage parce qu’il ne correspond pas aux normes de la recherche et de la présentation historiques modernes.
B.E.C
