Conservé et étudié à l’Université du Michigan, le papyrus égyptien incarne un savoir-faire végétal antique aux caractéristiques uniques face au papier moderne. Utilisé sous forme de rouleaux dans toute la Méditerranée, ce matériau côtoyait simultanément les tablettes d’argile, le parchemin ou le papier d’amate à travers les différentes civilisations du globe.
Par Yakout Abina
L’université du Michigan accueille des chercheurs venus du monde entier pour leur transmettre les techniques de conservation des manuscrits en papyrus. L’institution possède la plus vaste collection occidentale de ces documents rares, découverts notamment lors d’expéditions universitaires menées à Karanis, en Égypte, entre 1924 et 1935.
« Le papyrus n’est ni du papier ni du parchemin. C’est un matériau à part », souligne MariekaKaye, responsable des services de conservation. Le séminaire enseigne aux participants comment traiter, stocker et documenter ces fragments fragiles, afin de les préserver et de les rendre accessibles aux générations futures.
Parmi les milliers de pièces conservées figurent des extraits de l’Odyssée et de l’Iliade, des textes d’Épicure et le plus ancien exemplaire connu des Épîtres de Paul. Ces fragments, rédigés en grec ancien, latin ou arabe, nécessitent encore d’être déchiffrés. Pour les participants, l’enjeu est de transmettre un savoir millénaire.
L’origine de la fabrication du papyrus
Né dans le delta du Nil il y a plus de 5 000 ans, le papyrus est issu d’une plante marécageuse, le Cyperus papyrus, qui poussait en abondance sur les rives du fleuve. Les Égyptiens mirent au point un procédé ingénieux pour transformer cette ressource naturelle en support d’écriture.
Après la récolte des tiges triangulaires, l’écorce était retirée afin de dégager une moelle blanche et fibreuse. Découpée en fines lamelles, appelées schizae, elle était disposée en couches croisées sur une table humidifiée : une série verticale, puis une horizontale. La sève, riche en sucres et en amidon, servait de colle naturelle.
L’ensemble était ensuite pressé, séché, puis poli à l’aide d’un galet, d’un coquillage ou d’un morceau d’ivoire pour obtenir une surface lisse. Les feuilles étaient collées bout à bout et formaient de longs rouleaux, les volumina, pouvant atteindre plusieurs mètres.
Ce matériau, rigide mais sensible à l’humidité, se révélait idéal pour l’écriture au calame, ce morceau de bambou taillé en pointe, utilisé depuis l’Antiquité comme outil d’écriture et de calligraphie. Le papyrus devint rapidement le vecteur de la bureaucratie pharaonique, des textes religieux et des récits littéraires, portant la culture égyptienne bien au-delà des rives du Nil.
Grâce au commerce méditerranéen, le papyrus égyptien devint un produit stratégique. Exporté massivement, il circula vers la Grèce et Rome, alimentant les grandes bibliothèques d’Alexandrie et de Pergame. Léger et pratique, il s’imposa comme le support privilégié des savoirs antiques.
La différence entre le papyrus et le papier
La différence fondamentale réside dans l’intégrité de la fibre, Le papyrus conserve la structure cellulaire d’origine de la plante. Il est rigide, cassant en climat sec, et souffre énormément lorsqu’il est plié. C’est pourquoi il convenait parfaitement au format du rouleau, mais beaucoup moins à celui du livre moderne (codex). Sa survie à travers les millénaires n’a été possible que grâce au climat hyper-aride du désert égyptien.Le papier, à l’inverse, exige la destruction complète des matières végétales (chiffons, bois, paille) par trempage, cuisson ou broyage pour créer une pâte fluide. Cette pâte, filtrée sur un tamis, forme une feuille homogène par feutrage des fibres intercroisées. Le papier est souple, se plie facilement sans rompre et résiste mieux aux climats humides.
sur quoi écrivait-on à la même époque ?
Pendant que l’Égypte et le monde méditerranéen utilisaient le papyrus, (du IIIᵉ millénaire av. J.-C. jusqu’au Moyen Âge), d’autres grandes civilisations développaient leurs propres supports en fonction de leurs ressources naturelles.
Pergame (aujourd’hui Bergama en Turquie), le parchemin permit d’écrire des deux côtés et de plier les feuilles pour créer les premiers livres, les codex. Ainsi, chaque civilisation façonna son rapport à l’écriture en fonction de ses ressources, donnant naissance à une diversité de supports qui ont marqué l’histoire universelle de la transmission du savoir.
En Mésopotamie, berceau de l’écriture cunéiforme, les Sumériens, Babyloniens et Assyriens gravaient dès le IVᵉ millénaire av. J.-C. des signes sur des tablettes d’argile fraîche à l’aide d’un calame en roseau. Une fois séchées au soleil ou cuites au four, ces tablettes devenaient quasiment indestructibles et ont permis de conserver jusqu’à nous des milliers de textes administratifs, religieux et littéraires.
Plus tard, au IIᵉ siècle av. J.-C., la cité de Pergame (aujourd’hui Bergama en Turquie), mit au point le parchemin, afin de pallier les embargos égyptiens sur le papyrus. Fabriqué à partir de peaux animales soigneusement préparées, il offrait une surface plus solide, réutilisable et utilisable recto-verso. Sa souplesse permettait de plier les feuilles et de créer les premiers codex, ancêtres du livre moderne.
En Inde et en Asie du Sud-Est, dès le Iᵉr millénaire av. J.-C., les textes sacrés et scientifiques étaient gravés sur des feuilles de palmier séchées. Incisées à la pointe métallique puis frottées avec un mélange de suie et d’huile pour faire ressortir les traits, elles étaient reliées par une cordelette passant dans un trou central, formant de véritables manuscrits.
La Chine ancienne développa une grande variété de supports. Du Vᵉ siècle av. J.-C. au IIIᵉ siècle apr. J.-C., les scribes écrivaient au pinceau sur des lattes de bambou ou de bois reliées par des fils. La soie, prestigieuse et souple, servait aux cartes et documents impériaux. Puis, en 105 apr. J.-C., Cai Lun inventa officiellement le papier sous la dynastie Han, à partir de fibres d’écorce et de chiffons. Léger et peu coûteux, il s’imposa progressivement comme le support universel de l’écriture.
Enfin, dans les Amériques précolombiennes, les Mayas et les Aztèques fabriquaient le papier amate en battant la fibre intérieure de l’écorce du figuier sauvage. Ils obtenaient de longs rubans pliés en accordéon, ornés de hiéroglyphes complexes et de peintures colorées, témoignant d’une tradition graphique et religieuse riche.
Une mémoire fragile à sauvegarder
À travers ces outils on constate que chaque civilisation a cherché à fixer sa pensée à travers les matériaux que l’environnement lui offrait. Les efforts de conservation menés à l’Université du Michigan rappellent à quel point le patrimoine écrit de l’humanité est vulnérable. En formant des spécialistes venus d’Égypte, d’Australie ou d’Europe, ces programmes ne se contentent pas de sauvegarder des fragments de colle et de fibres végétales ; ils permettent de maintenir en vie la mémoire des textes qui ont façonné la philosophie, la science et les religions du monde antique.
Y.A
