
Les scientifiques et les défenseurs de la nature kényans tirent la sonnette d’alarme face à la situation critique des grands fauves dans le pays. Sur l’ensemble du continent africain, les populations de lions ont subi une diminution dramatique de 43% au cours des deux dernières décennies, selon l’Africa Wildlife Foundation. Au Kenya, la population est désormais estimée entre 2 500 et 2 600 individus, incarnant à la fois la richesse exceptionnelle de la faune sauvage et l’un des plus grands défis de conservation de la région.
Par Rihab Taleb
La menace la plus importante qui pèse sur ces animaux réside dans la réduction, la perte et la fragmentation de leur habitat naturel. Philip Muruthi, vice-président de l’Africa Wildlife Foundation, souligne que l’expansion des aires urbaines, la croissance démographique et le développement des activités humaines compriment l’espace vital des félins. Cette situation est exacerbée par des conflits permanents avec les populations locales vivant à proximité des zones sauvages.
Des recherches approfondies menées dans la célèbre réserve nationale du Masai Mara ont permis de souligner un comportement d’évitement chez les lions. Il a été démontré que ces derniers fuient les zones fréquentées par le bétail, et ce, même longtemps après le départ effectif des animaux domestiques. En réduisant artificiellement l’espace disponible dans la nature, ce phénomène pousse les fauves à se rapprocher dangereusement des habitations humaines et des enclos de bétail. David Mascall, défenseur de l’environnement et expert de la protection des lions, explique que l’augmentation de la population humaine et du cheptel dans ces régions contraint inévitablement les lions et les autres prédateurs à reporter leurs attaques sur les animaux domestiques.
Pour tenter de mettre fin à ces prédations, certains éleveurs se tournent vers des méthodes de représailles d’une extrême violence, notamment l’utilisation d’un poison redoutable appelé Furadan, initialement dérivé d’un pesticide agricole. Plus tôt dans l’année, cette pratique destructrice a provoqué la mort tragique de six lions ainsi que de dizaines de vautours dans la région kenyane d’Amboseli, un site pourtant mondialement reconnu pour la richesse de sa faune. Les experts rappellent que la protection des lions dépasse largement le cadre purement écologique et constitue avant tout un enjeu éminemment social. Les empoisonnements surviennent généralement lorsque les communautés locales estiment que la faune sauvage ne leur apporte que des contraintes financières et des pertes, sans aucun contrepoids positif.
Les spécialistes affirment qu’il est important de transformer la faune sauvage en un atout tangible pour les habitants. Philip Muruthi insiste sur la nécessité de multiplier les initiatives de conservation innovantes, de favoriser la création d’emplois locaux et de réduire activement le coût économique de la cohabitation avec les animaux sauvages. C’est uniquement lorsque les populations locales percevront les fauves comme une richesse et non plus comme une menace permanente que les comportements pourront changer durablement.
Il convient de noter que ces empoisonnements aveugles ne touchent pas seulement les lions. Selon une enquête menée par le Kenya Wildlife Service, la mort suspecte de quinze éléphants dans le parc national d’Amboseli au cours des dernières semaines pourrait également avoir été causée par une contamination au cyanure, une substance chimique fréquemment employée dans les pesticides. Face à cette crise systémique, les responsables des 160 zones protégées du Kenya s’efforcent quotidiennement de concilier la préservation rigoureuse de la grande faune avec la viabilité des économies locales. Pour les scientifiques et les gestionnaires de la nature, l’éducation des jeunes générations et des communautés riveraines demeure l’outil central et indispensable pour maintenir durablement l’harmonie entre l’homme et la faune sauvage.
Les félins algériens massacrés par les colons français
Ce combat actuel pour la conservation de la faune sauvage n’est pas sans rappeler les tragédies écologiques du passé. L’extermination de la grande faune d’Algérie au 19e siècle, par exemple, s’inscrit dans une politique coloniale délibérée de conquête et de contrôle du territoire. L’administration de l’époque avait mis en place un système d’éradication systématique du lion de l’Atlas et du léopard de Barbarie, combinant des primes d’abattage financières très attractives, des battues militaires massives, le défrichage intensif et des incendies volontaires de forêts pour priver les fauves de leurs habitats et de leurs proies. Pour étendre les terres agricoles et sécuriser le bétail, ces grands félins avaient été officiellement classés comme nuisibles, déclenchant une véritable guerre cynégétique à l’aide d’armes à feu modernes et de poisons redoutables comme la strychnine.
Les archives administratives de l’époque révèlent des bilans écologiques désastreux, illustrés par l’année noire de 1860 qui enregistre officiellement l’abattage de 38 lions et de 61 panthères à travers le pays. Entre 1873 et 1883, le seul département de Constantine déplore la destruction de plus de 100 lions et de près de 400 léopards. Des régions entières, telles que Souk Ahras, historiquement surnommée la ville des fauves, ont vu leurs populations de grands félins entièrement anéanties en quelques décennies par les colons et les chasseurs de trophées. Cette chasse intensive s’est concentrée dans des zones géographiques très précises et boisées de l’Est et du Nord algérien, notamment dans les denses forêts de l’Édough, les massifs de La Calle, ainsi que dans les recoins escarpés des montagnes de Kabylie et des Aurès.
Qu’il s’agisse de l’Algérie d’hier ou du Kenya d’aujourd’hui, les conflits entre l’expansion humaine et la grande faune démontrent à quel point la survie des espèces dépend de la capacité des sociétés à voir en elles une richesse à protéger plutôt qu’une menace à éliminer.
R.T
