Le nouveau bilan des pluies de mousson au Pakistan attire de nouveau l’attention sur un phénomène aussi ancien que redouté. Chaque année, plusieurs pays d’Asie vivent au rythme de ces précipitations massives, essentielles pour l’agriculture mais souvent meurtrières. Comprendre la mousson, c’est saisir pourquoi une saison naturelle peut se transformer en catastrophe humaine.
Par Chaïmaa Sadou
Au Pakistan, le bilan des morts liés à la mousson est monté à 97, selon l’Autorité nationale de gestion des catastrophes, contre 72 dans un précédent décompte. Depuis le début de la saison, le 26 juin, 297 personnes ont également été blessées. Les pluies ont endommagé 447 habitations et causé la perte de 269 têtes de bétail à l’échelle nationale, tandis que de nouvelles précipitations sont encore attendues dans plusieurs régions du pays.
La mousson est souvent mal comprise. Beaucoup y voient un dérèglement passager ou un simple épisode de mauvais temps. En réalité, il s’agit d’un phénomène climatique saisonnier, régulier et ancien, qui touche surtout l’Asie du Sud et du Sud‑Est. Elle concerne notamment l’Inde, le Pakistan, le Bangladesh, le Népal, le Sri Lanka et parfois d’autres pays voisins.
Il faut savoir que la mousson n’a pas été provoquée par le réchauffement climatique. Elle existe depuis toujours dans ces régions. Elle résulte d’un mécanisme naturel constant : en été, les terres se réchauffent plus vite que l’océan, l’air chaud s’élève au-dessus du continent, une zone de basse pression se forme et attire l’air humide venu de la mer. En montant, cet air se refroidit et libère de très fortes pluies. Ce cycle, aussi vieux que les civilisations asiatiques, rythme la vie de milliards d’habitants et conditionne leur survie. Le changement climatique n’est donc pas à l’origine de la mousson, mais il peut accentuer l’intensité de certains épisodes de pluies extrêmes.
Ce mécanisme est donc normal dans son principe. Ce qui ne l’est pas, ce sont l’ampleur des dégâts et la vulnérabilité des populations. La mousson cause tant de dommages parce qu’elle concentre d’énormes quantités d’eau sur des périodes parfois très courtes. Quand les sols saturés ne retiennent plus l’eau, les fleuves débordent, les berges s’effondrent et les zones urbaines se transforment en bassins de rétention. Les quartiers mal drainés, les maisons fragiles, les constructions installées en zones inondables et l’insuffisance des systèmes d’alerte aggravent encore la situation. La pluie devient alors un piège. Dans ces conditions, chaque averse se mue en menace, chaque orage en danger collectif.
Le Pakistan en offre chaque année un exemple douloureux. L’épisode en cours a déjà tué 97 personnes, mais le pays garde surtout le souvenir dramatique des inondations de 2022, qui avaient fait plus de 1 700 morts et touché des millions d’habitants. Des routes avaient été coupées, des villages entiers noyés et de vastes surfaces agricoles ravagées. L’Inde, elle aussi, paie un lourd tribut à la mousson presque chaque année. En 2023, les pluies torrentielles, les crues et les glissements de terrain ont fait de nombreuses victimes dans plusieurs États, notamment dans les régions himalayennes. Au Bangladesh, les inondations saisonnières déplacent régulièrement des centaines de milliers de personnes, tandis qu’au Népal les pluies provoquent souvent des glissements de terrain meurtriers.
Le plus frappant, c’est que cette pluie redoutée est aussi indispensable. La mousson remplit les barrages, alimente les nappes phréatiques et fait vivre l’agriculture, notamment la culture du riz. Sans elle, des millions de paysans seraient menacés par la sécheresse. Mais lorsqu’elle devient trop violente, elle détruit en quelques heures ce qu’elle était censée nourrir. Elle emporte des récoltes, abat des maisons, tue le bétail, coupe les routes et plonge des familles entières dans la précarité. Ainsi, la mousson incarne à la fois la promesse de vie et le spectre de la mort, une dualité que peu de phénomènes naturels expriment avec autant de force.
Les dégâts ne se limitent pas au nombre de morts. Derrière les bilans humains, il y a aussi des pertes matérielles et économiques considérables. Au Pakistan, les 447 maisons endommagées et les 269 têtes de bétail perdues montrent bien que la catastrophe frappe aussi les moyens de subsistance. Le gaspillage est immense : denrées détruites par les eaux, récoltes perdues, infrastructures reconstruites à répétition, réseaux d’assainissement insuffisants, urbanisation désordonnée, constructions fragiles érigées dans des zones à risque. À cela s’ajoutent parfois d’autres formes de gaspillage plus humaines encore : absence de prévention, négligence dans l’aménagement du territoire, entretien insuffisant des canalisations ou ignorance répétée des alertes météorologiques.
Face à ce déchaînement, une simple comparaison géographique nous invite à la mesure. En Algérie, nous connaissons d’autres défis climatiques, comme la chaleur, la sécheresse ou parfois des pluies soudaines, mais nous n’affrontons pas chaque année une mousson de cette ampleur. Cela rappelle la chance de vivre dans un espace épargné par ce type de menace saisonnière massive. Ailleurs, des millions de personnes entrent chaque été dans une période d’angoisse, redoutant à la fois la montée des eaux, l’effondrement de leur logement et la perte de leurs moyens de survie.
Ni mystère ni anomalie, la mousson est une loi de la nature. C’est un rythme climatique saisonnier, vital pour des régions entières, mais redoutable lorsqu’il rencontre la pauvreté, la fragilité des infrastructures et le manque d’anticipation. Les drames observés au Pakistan, en Inde, au Bangladesh ou au Népal montrent qu’une pluie vitale et salutaire peut devenir un désastre lorsque la prévention ne suit pas. Comprendre ce cycle climatique, c’est mieux mesurer à quel point la sécurité climatique reste, selon les pays, une inégale réalité. Et c’est aussi rappeler qu’aucune société ne peut ignorer durablement les contraintes imposées par la nature.
C.S
