Réchauffement climatique / Le risque des « virus zombies »

Sous la surface immaculée de l’Arctique se cache une mémoire géologique vieille de plusieurs millions d’années. Le pergélisol, cette couche de sol censée rester gelée en permanence, fond à un rythme alarmant sous l’effet du réchauffement climatique. Au-delà de la montée des eaux et de la libération massive de gaz à effet de serre, ce dégel met au jour un péril longtemps relégué au rang de la science-fiction,  des virus et des bactéries prisonniers des glaces depuis des millénaires peuvent ressurgir et bouleverser l’équilibre du monde moderne.

Par Yakout Abina

Le réchauffement climatique et l’exploitation minière dans les régions glacées de l’Arctique font peser une menace invisible mais réelle, la libération de virus et bactéries restés prisonniers dans le pergélisol (la couche de sol gelé) pendant des millénaires, et parfois résistants aux antibiotiques, pourraient réapparaître et provoquer des infections imprévisibles. Les scientifiques rappellent que les virus et bactéries existent depuis 3,5 milliards d’années. Ils ont survécu aux grandes extinctions et aux cycles climatiques. Certains sont restés figés dans la glace, parfois depuis des dizaines de milliers d’années. Or, les projections annoncent une hausse des températures de 3 à 5 °C d’ici 2050 dans les zones arctiques, et de 5 à 9 °C en 2080. De quoi faire fondre les couches profondes du pergélisol et réveiller des agents pathogènes oubliés.

En 2014, des chercheurs français et russes ont identifié en Sibérie un virus géant vieux de 32 000 ans, baptisé Pithovirus. L’année suivante, un autre virus géant, Mollivirussibericum, a été découvert. Ces trouvailles montrent que des organismes anciens peuvent être réactivés. En 2021, une étude publiée dans Biology a révélé qu’une bactérie isolée du pergélisol, Acinetobacterlwoffii, était résistante à plusieurs antibiotiques courants. « Nos recherches indiquent que ce n’est peut-être pas le cas », a averti le chercheur russe Andrey Rakitin, en évoquant l’efficacité incertaine des traitements modernes.

La bactérie Bacillus anthracis, responsable de l’anthrax, illustre ce danger. Ses spores peuvent survivre plus de cent ans dans le pergélisol. Les chercheurs estiment que 1,5 million de carcasses de rennes infectés reposent encore en Sibérie. Lors des étés particulièrement chauds, ces spores peuvent ressurgir et provoquer des épidémies. Jean-Michel Claverie et Chantal Abergel, chercheurs français, soulignent que les virus enfouis dans les couches profondes du pergélisol sont les plus préoccupants. Ils pourraient être encore infectieux et avoir joué un rôle dans des extinctions passées, comme celles des mammouths ou des rhinocéros laineux. Leur pathogénicité dans le monde actuel reste inconnue.

Ce scénario de science-fiction trouve un écho direct dans la franchise cinématique Jurassic Park et Jurassic World, où des scientifiques recréent des dinosaures en extrayant de l’ADN ancien piégé dans de l’ambre. Ici, ce ne sont pas des créatures géantes mais des microbes invisibles qui pourraient refaire surface. Leur résurgence pourrait avoir des conséquences sanitaires incontrôlables, comme si la nature nous rappelait que ce qui est enfoui peut toujours revenir. Cette comparaison aide à comprendre l’ampleur du risque, tout comme les dinosaures du film, ces virus et bactéries appartiennent à un passé révolu. Mais leur retour, dans un monde qui n’y est pas préparé, pourrait provoquer des crises sanitaires majeures.

Face à ce défi invisible, la communauté scientifique appelle à renforcer la surveillance épidémiologique des régions polaires. Il s’agit de cartographier les risques, d’analyser en laboratoire confiné la dangerosité potentielle de ces micro-organismes anciens et d’intégrer cette menace dans les plans de prévention sanitaire internationaux. Le réchauffement climatique ne pouvant plus être totalement inversé à court terme, la compréhension et l’anticipation de ce réveil microbien s’imposent comme l’un des plus grands défis de notre siècle pour préserver l’équilibre de notre monde.

Y.A

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