
À l’occasion de son 81e anniversaire, célébré le 24 octobre, l’Organisation des Nations unies fait face à un constat d’urgence implacable dressé par son Secrétaire général, Antonio Guterres, qui a lancé un appel aux États membres pour réaffirmer leur attachement indéfectible au multilatéralisme, au droit international et aux idéaux fondateurs de l’institution.
Par Rihab Taleb
Dans son message officiel marquant l’entrée en vigueur de la Charte des Nations unies en 1945, le chef de l’organisation a rappelé que l’humanité n’a d’avenir que si elle parvient à œuvrer collectivement pour faire progresser la paix, le développement durable et le respect universel des droits humains. Cet anniversaire ne se veut donc pas seulement la simple commémoration d’une date historique, mais bien un rappel salutaire de la nécessité absolue d’une action concertée pour bâtir un destin commun, dans un climat mondial particulièrement troublé et marqué par une multiplication alarmante de crises de toutes natures.
Le monde actuel, selon l’avertissement d’Antonio Guterres, est dangereusement agité par des conflits armés destructeurs, frappé par les bouleversements de la crise climatique et affaibli par une aggravation persistante des inégalités économiques et sociales entre les nations et au sein même des sociétés. À ces défis s’ajoute la vitesse des transformations technologiques, notamment dans les domaines de l’intelligence artificielle et des armements sophistiqués, qui progressent aujourd’hui beaucoup plus vite que la capacité de régulation et de maîtrise collective de la communauté internationale. Face à ces bouleversements et à la montée des périls, le Secrétaire général a appelé les dirigeants de la planète à revenir d’urgence aux principes fondateurs de l’organisation en privilégiant résolument le dialogue plutôt que la division, la coopération plutôt que la confrontation stérile, et la solidarité plutôt que la peur ou le repli nationaliste.
Il est indispensable de se replonger dans le passé, à l’époque où l’organisation a été créée, née sur les cendres des tragédies de la Seconde Guerre mondiale. Les puissances alliées avaient pris conscience de l’échec de la Société des Nations, qui n’avait pas su empêcher la montée des fascismes ni stopper le conflit le plus meurtrier de l’histoire humaine, faisant plus de soixante millions de victimes. L’objectif des rédacteurs de la Charte de San Francisco, ratifiée le 24 octobre 1945, était d’épargner définitivement aux générations futures le fléau destructeur de la guerre en maintenant la paix et la sécurité internationales, et d’instaurer une coopération économique, sociale, culturelle et humanitaire universelle. Les missions confiées à l’organisation reposent ainsi sur quatre piliers indissociables, consistant à prévenir les conflits à travers la diplomatie et les forces de maintien de la paix, à fixer des standards universels pour la protection des droits de l’homme, à coordonner l’aide au développement pour éradiquer la pauvreté, et à garantir le respect du droit international par le biais de la justice internationale.
Toutefois, le bilan des 81 années d’existence de l’Organisation des Nations unies apparaît profondément mitigé, oscillant entre des réussites diplomatiques et humanitaires majeures et des impasses tragiques dictées par les rapports de force géopolitiques. Parmi ses plus grands succès figurent l’accompagnement des processus de décolonisation à partir des années 1950, qui a permis à des dizaines de peuples d’accéder à l’indépendance et de siéger à l’ONU, ainsi que les campagnes sanitaires mondiales menées par l’Organisation mondiale de la santé, couronnées par l’éradication historique de la variole en 1980 et le combat permanent contre de redoutables fléaux épidémiques. L’institution a également su innover pour stabiliser certaines zones de tension, à l’image du déploiement de ses premières forces de la paix lors de la crise de Suez en 1956, tout en permettant à ses agences spécialisées, telles que le Haut-Commissariat pour les réfugiés ou le Programme alimentaire mondial, de secourir quotidiennement des millions de civils à travers la planète.
À l’inverse, l’histoire de l’ONU porte les stigmates indélébiles de ses échecs les plus retentissants, souvent causés par la paralysie de son Conseil de sécurité et l’usage discrétionnaire du droit de veto par ses membres permanents. Le paroxysme de cette impuissance institutionnelle a été atteint en 1994 lors du génocide des Tutsi au Rwanda, où, malgré les alertes répétées du commandement sur place, le Conseil de sécurité a choisi de retirer la majeure partie des Casques bleus, laissant s’accomplir un massacre de masse de près de huit cent mille personnes en une centaine de jours. La tragédie s’est répétée l’année suivante en Europe avec la chute de l’enclave de Srebrenica en Bosnie-Herzégovine, déclarée zone protégée par l’ONU mais livrée aux milices serbes face à des Casques bleus démunis et dépourvus de mandat offensif, entraînant l’exécution systématique de plus de huit mille hommes et garçons musulmans. Plus récemment, les conflits prolongés en Syrie, au Soudan ou au Moyen-Orient ont continué de démontrer cruellement l’incapacité de l’organisation à faire respecter le droit international face à la Realpolitik, confirmant l’avertissement d’Antonio Guterres selon lequel l’ONU, bien que plus nécessaire que jamais dans un monde fracturé, demeure tributaire de la volonté politique réelle de ses États membres.
R.T
