Des décennies, parfois davantage : c’est le temps nécessaire à une forêt calcinée pour retrouver un écosystème proche de son état initial. Entre la régénération naturelle et l’intervention humaine, la renaissance d’un milieu brûlé est une course de longue haleine. Mais que valent les campagnes de reboisement face aux incendies ? Et quel rôle peuvent jouer les zones humides et les oiseaux dans cette reconquête du vivant ? Éléments de réponse au cœur d’un défi où chaque pousse compte.
Par Chaïmaa Sadou
Quand les flammes dévorent des milliers d’hectares, une question s’impose : combien de temps faut-il pour que la vie reprenne ses droits ? Il n’existe pas de délai unique. La régénération dépend de l’intensité du feu, du climat, du sol, des espèces présentes et de la capacité des végétaux à produire de nouvelles pousses ou à libérer des graines. Dans les forêts méditerranéennes dominées par le pin d’Alep, la régénération naturelle peut commencer rapidement après l’incendie. Mais lorsque le feu est très intense, répété ou suivi de sécheresses, le retour d’une végétation diversifiée et d’une structure forestière mature peut devenir beaucoup plus long.
Le pin d’Alep illustre cette capacité de résistance. Ses cônes peuvent conserver des graines protégées et favoriser leur libération sous l’effet de la chaleur. Des recherches menées dans le bassin méditerranéen montrent toutefois que la réussite de cette régénération varie fortement selon les conditions climatiques et l’intensité du feu. Dans certains peuplements, une régénération abondante est observée quelques années après l’incendie ; ailleurs, la sécheresse ou la répétition des feux peuvent compromettre durablement le renouvellement de la forêt. La nature peut donc amorcer sa propre reconstruction, mais elle ne dispose pas partout des mêmes chances de repartir.
Face à cette lenteur, l’intervention humaine peut devenir nécessaire. Mais reboiser ne signifie pas simplement planter le plus grand nombre possible d’arbres. Le choix d’espèces adaptées au milieu, la préparation du terrain, la protection des jeunes plants et leur suivi sont déterminants. La restauration doit aussi tenir compte de la régénération naturelle lorsqu’elle fonctionne. Dans certaines zones, laisser la forêt se reconstruire tout en la protégeant peut être plus pertinent qu’une plantation massive.
En Algérie, cette mobilisation a pris une nouvelle dimension avec la campagne nationale « Khadra bi idni Allah ». Lancée le 14 février 2026 sous l’égide du ministère de l’Agriculture, du Développement rural et de la Pêche, à travers la Direction générale des forêts et en collaboration avec l’association « Algérie Verte », l’opération visait la plantation de cinq millions de plants en une seule journée à travers le pays. Selon les données communiquées par le ministère, 71 % des plants étaient des arbres forestiers, 26 % des arbres fruitiers et 3 % des arbres d’ornement. Cette opération s’inscrivait dans le prolongement de la campagne nationale d’octobre 2025, qui avait permis de planter plus de 1,3 million d’arbres.
Mais le nombre d’arbres plantés ne suffit pas à mesurer la réussite d’un reboisement. Un jeune plant doit survivre, s’enraciner et grandir. L’entretien, l’arrosage, la surveillance et l’adaptation des plantations aux conditions locales sont donc essentiels. Dans les zones fortement dégradées, le reboisement peut contribuer à restaurer le couvert végétal, à limiter l’érosion et à favoriser progressivement le retour de la biodiversité.
La régénération ne concerne d’ailleurs pas uniquement les arbres. Les zones humides constituent des milieux essentiels pour de nombreuses espèces et jouent un rôle important pour les oiseaux migrateurs. L’Algérie compte notamment des sites Ramsar tels que le lac de Réghaïa, les marais de la Mékheda et plusieurs chotts, qui servent de halte, de refuge ou de zone d’hivernage à de nombreux oiseaux. Ces milieux rappellent qu’une forêt ne peut être considérée isolément : elle appartient à un ensemble d’écosystèmes interdépendants dont la préservation participe à l’équilibre du vivant.
À cette fragilité écologique s’ajoutent le changement climatique et les activités humaines. Selon une analyse récente de la Banque mondiale, l’Algérie a enregistré en moyenne quelque 35 000 hectares de forêts brûlés chaque année entre 1985 et 2022. Sécheresses prolongées, hausse des températures, surpâturage, expansion agricole et dégradation des terres compliquent la récupération des espaces incendiés. La prévention devient donc aussi importante que la restauration : surveillance, entretien des espaces forestiers, lutte contre les départs de feu et sensibilisation des populations constituent autant de leviers.
La forêt brûlée n’est donc pas nécessairement condamnée. Elle peut renaître, mais cette renaissance ne se mesure ni en semaines ni en quelques saisons. Elle demande du temps, des conditions favorables et, lorsque cela est nécessaire, une intervention humaine réfléchie. « Khadra bi idni Allah » rappelle ainsi qu’une plantation marque le début d’un engagement et non son aboutissement.
Une forêt n’est pas un simple décor. Elle protège les sols, abrite la biodiversité et participe à l’équilibre des territoires. Après les flammes, chaque pousse annonce un retour possible du vivant. Mais pour que le vert revienne durablement, il faudra surtout savoir protéger aujourd’hui ce que l’on espère transmettre demain.
C.S
