La Corée du Sud s’engage dans une expérience inédite : faire de l’intelligence artificielle générative un service public, gratuit et illimité. En mobilisant une infrastructure matérielle et un financement étatique, Séoul entend transformer l’IA en bien commun, au même titre que l’éducation ou la santé. Une initiative pionnière qui suscite autant d’attentes que d’interrogations sur sa mise en œuvre et son impact mondial.
Par Yakout Abina
Alors que l’Europe débat de régulation et que les États-Unis laissent le marché décider, la Corée du Sud, elle, choisit une troisième voie : faire de l’IA générative un bien commun, financé et distribué entièrement par l’État. Le projet « AI for All », porté par le ministère des Sciences et des TIC, promet à chaque citoyen un accès gratuit et illimité aux outils d’IA générative.
Ce pari d’État, inédit à l’échelle mondiale, place Séoul en pionnier d’une politique numérique qui pourrait inspirer d’autres gouvernements. Le monde observe attentivement cette expérience, qui redéfinit les règles du jeu entre régulation, marché et service public.
Le projet a été confié à trois consortiums menés par SK Telecom, KT et Kakao, sélectionnés parmi six candidats. SK Telecom s’appuie sur Shinhan Card, Hana Card, Tmap Mobility et Goodoc. Son modèle souverain A.X K2, fort de 688 milliards de paramètres, sera complété par Solar Open 2 (Upstage AI) et K EXAONE 2.0 (LG AI Research). KT associe Upstage AI, Rebellions et Korea Educational Broadcasting System, avec pour socle Mi:dm K Pro 2.5, accessible via Daum et des plateformes comme Musinsa ou Danawa. Kakao fédère Lunit, le Seoul National University Hospital, Shinhan Bank et LG Electronics. Sa porte d’entrée principale sera KakaoTalk, enrichie de chatbots et d’agents spécialisés grâce à son modèle Kanana et aux développements de LG AI Research.
Le programme ne repose pas uniquement sur la bonne volonté des opérateurs. Il bénéficiera également d’un appui direct de la part du gouvernement : une infrastructure de 512 GPU Nvidia B200 sera mise à disposition dès cette année, répartie entre les trois opérateurs. À partir de 2027, un financement public couvrira une partie des coûts de fonctionnement. Cet engagement budgétaire confère au programme une crédibilité que ne possèdent pas les simples opérations de communication et rappelle les efforts déjà menés par des startups locales pour réduire les coûts liés aux racks NVIDIA.
Une absence notable marque toutefois ce tableau : celle de Naver. Le géant du web, premier opérateur de plateforme mobile du pays, a renoncé à candidater, officiellement pour se concentrer sur ses activités IA existantes. En coulisses, le calendrier serré et l’obligation d’intégrer des modèles tiers auraient pesé, offrant des retours jugés trop limités face à l’investissement requis. Déjà écarté en janvier du programme national de modèle fondateur, Naver reste en marge d’une initiative qui va pourtant structurer le paysage coréen de l’IA pour plusieurs années.
Ce choix stratégique tranche avec les débats en cours en Europe, où la régulation des contenus générés par IA occupe l’essentiel des discussions, mais où la question de l’accès universel n’est pas encore posée. Aux États-Unis, le marché reste maître du jeu, laissant les entreprises privées définir l’offre et les conditions d’accès. Séoul, en revanche, fait le pari d’un modèle public, financé et distribué par l’État, qui place l’IA au même rang que l’éducation ou la santé.
Le pari séduit, mais des zones d’ombre subsistent. La qualité des services, la pérennité du financement et l’adoption par une population déjà habituée aux outils gratuits restent à démontrer. L’expérience coréenne sera scrutée de près : si elle réussit, elle pourrait inspirer d’autres gouvernements et ouvrir un débat de fond. Pourquoi ne pas considérer l’IA comme un droit universel ?
La Corée du Sud s’apprête à franchir un seuil inédit en érigeant l’IA générative en service public, au même titre que l’éducation ou la santé. Si le modèle tient, il pourrait redéfinir les équilibres mondiaux et poser une nouvelle équation politique et sociale.
Y.A
