Deux fusillades ont fait au moins 27 morts à Johannesburg et au Cap, illustrant l’ampleur de la violence armée en Afrique du Sud. Le pays, qui compte environ 62 millions d’habitants, enregistre près de 65 homicides par jour, soit un niveau près de huit fois supérieur à celui des États-Unis. Derrière ces violences se dessinent la circulation libre des armes à feu, les rivalités entre gangs et de profondes inégalités sociales.
Par Chaïmaa Sadou
Deux fusillades meurtrières ont frappé l’Afrique du Sud le week-end dernier. Samedi, dans un bar de l’ouest de Johannesburg, huit hommes armés de fusils d’assaut ont ouvert le feu sur les clients. Dix-sept personnes ont été tuées et quinze autres blessées. Quatre femmes figurent parmi les victimes. Les assaillants ont ensuite incendié deux véhicules avant de prendre la fuite. Le mobile de l’attaque reste inconnu et aucun suspect n’a été arrêté.
Dimanche matin, une seconde attaque a visé un lieu de divertissement dans un township situé près du Cap. Dix personnes ont été tuées et onze autres blessées. Cinq victimes sont mortes sur place, tandis que les autres ont succombé à leurs blessures à l’hôpital. Aucun suspect n’a, là encore, été interpellé.
Ces deux attaques surviennent dans un contexte de violence persistante. Selon la police sud-africaine, le pays enregistre près de 65 homicides par jour, soit environ deux morts toutes les heures. Avec un taux d’homicide d’environ 45 pour 100 000 habitants, l’Afrique du Sud figure parmi les pays affichant les niveaux de violence les plus élevés au monde, très au-dessus de la moyenne du G20, estimée à 4,27. Une situation qui nourrit les comparaisons avec les États-Unis, eux aussi confrontés à des fusillades de masse récurrentes.
Depuis le début de l’année, les autorités sud-africaines peinent toutefois à établir un bilan exhaustif de ces fusillades. Aux États-Unis, 499 fusillades de masse ont été recensées en 2024 par le Gun Violence Archive. L’organisme considère comme fusillade de masse tout incident au cours duquel au moins quatre personnes ont été touchées par balle, à l’exclusion du tireur. En Afrique du Sud, Gun Free South Africa a recensé plus de 80 fusillades de masse en 2024, selon une définition différente, correspondant aux incidents ayant causé la mort d’au moins quatre personnes au même moment. Avec un taux d’homicide de 5,1 pour 100 000 habitants aux États-Unis, la violence meurtrière reste ainsi nettement plus élevée en Afrique du Sud.
Les jeunes hommes des quartiers défavorisés figurent parmi les principales victimes de ces violences, dans un contexte marqué par les rivalités entre gangs et les conflits liés au contrôle des territoires. Les femmes sont également confrontées à des formes spécifiques de violence. À Johannesburg, dix femmes ont été tuées en l’espace de deux mois dans une même municipalité. La dernière victime a été retrouvée à moitié dévêtue et tuée à coups de pierres. La police offre une récompense de 400 000 rands, soit environ 25 000 dollars, pour toute information susceptible de permettre l’arrestation des responsables.
La circulation des armes à feu constitue l’un des principaux facteurs de cette violence. L’Afrique du Sud dispose d’une législation stricte en matière d’armes, mais le pays reste confronté à un important trafic. Selon l’African News Agency, 99 % des armes illégales proviennent de sources nationales. Elles seraient notamment issues d’armes perdues ou volées à des propriétaires légaux, mais aussi détournées des arsenaux de l’État. Au cours des cinq dernières années, plus de 3 400 armes appartenant à la police auraient ainsi été perdues ou volées, dont seulement 559 auraient été récupérées.
Selon la Fondation sud-africaine pour la sécurité, environ quatre millions d’armes circuleraient illégalement dans le pays, contre trois millions d’armes légalement enregistrées. Chaque année, des milliers d’armes sont perdues ou volées, alimentant un marché clandestin difficile à contrôler. Des experts plaident notamment pour un renforcement de la traçabilité et des contrôles. La circulation de ces armes contribue à entretenir les violences et les règlements de comptes.
Cette situation s’inscrit dans une histoire ancienne. Dès 1962, les États-Unis ont interdit la vente d’armes à l’Afrique du Sud pour protester contre l’apartheid, avant de renforcer cet embargo en 1986. Malgré ces restrictions, des armes ont continué à circuler. À la fin de l’apartheid, en 1994, le pays disposait ainsi d’importants stocks d’armes, tandis que les violences héritées de cette période continuaient de peser sur la société sud-africaine.
Face à cette situation, les autorités ont régulièrement recours à l’armée pour soutenir les forces de police. En mars, des soldats ont notamment été déployés à Johannesburg. Le président Cyril Ramaphosa a qualifié la criminalité endémique de menace majeure pour le pays. L’armée avait déjà été mobilisée en 2020 pendant la pandémie de Covid-19, en 2021 après l’emprisonnement de l’ancien président Jacob Zuma et en 2023, à la suite d’une série d’incendies de camions. En 2019, quelque 1 300 soldats avaient également été déployés dans les Cape Flats, autour du Cap, une zone particulièrement touchée par les violences liées aux gangs. Malgré ces opérations, les fusillades et les autres formes de criminalité violente demeurent un défi majeur pour les autorités.
Au-delà de la violence, la malnutrition des enfants reste un défi majeur. Le Programme national de nutrition scolaire fournit des repas à plus de 9 millions d’élèves. Pour beaucoup, c’est le seul repas de la journée. Une alimentation équilibrée est essentielle pour se concentrer et apprendre. Les carences en fer, en iode et en vitamine A nuisent au développement cognitif. Améliorer la qualité des repas scolaires est donc un investissement pour l’avenir.
Ces fusillades rappellent que l’Afrique du Sud reste confrontée à des défis colossaux. La circulation des armes, les rivalités criminelles et les difficultés sociales alimentent une violence endémique. Si la comparaison avec les États-Unis est tentante, la réalité sud-africaine a ses spécificités. Le chemin vers la paix sociale sera long, mais il passe par un contrôle strict des armes et une lutte contre les causes profondes de la criminalité.
C.S
