Découverte mardi dernier à Müssen, dans le nord de l’Allemagne, une bombe de la Seconde Guerre mondiale a stoppé les trains et fait évacuer tout un quartier. Un fait divers banal outre-Rhin qui rappelle que la terre n’a jamais fini de digérer ses guerres. Ces « reliques » historiques continuent toujours de tuer et de polluer.
Par Chaïmaa Sadou
C’est une scène qui se répète régulièrement en Allemagne. Mardi vers 8h40, un engin suspect est repéré sur un chantier près de la gare de Müssen, petite commune de 1 200 habitants proche de Hambourg. La police parle d’abord d’un objet suspect, puis la Deutsche Bahn confirme. Il s’agit bien d’une bombe de la Seconde Guerre mondiale. Aussitôt, les travaux sont arrêtés, la ligne ferroviaire Hambourg-Rostock est suspendue, des bus de remplacement sont mis en place et les riverains sont évacués dans un rayon de 200 mètres. L’opération de désamorçage est lancée. Rien d’exceptionnel pour le pays.
L’Allemagne reste l’un des territoires les plus pollués au monde par les explosifs. Les Alliés y ont largué environ 1,9 million de tonnes de bombes. Selon les services de déminage allemands, près de 2 000 tonnes de munitions non explosées sont encore découvertes chaque année dans le pays. En août dernier encore, 17 000 personnes avaient dû quitter leur domicile à Dresde après la découverte d’une bombe datant du bombardement de février 1945. Chaque chantier, chaque extension de route ou de gare peut réveiller la guerre.
Ces bombes ne sont pas inertes. Avec le temps, elles deviennent plus instables et plus dangereuses. Et elles tuent encore. Le 3 janvier 2014 à Euskirchen près de Bonn, une vieille bombe a explosé et a tué le conducteur d’une pelleteuse et blessé huit personnes. En juin 2010 à Göttingen, trois démineurs ont été tués et six personnes blessées en tentant de désamorcer une bombe retrouvée sur le chantier d’un stade. En 2006, un ouvrier est mort près de Francfort quand sa trancheuse a touché une bombe. En 1994 déjà, trois ouvriers avaient perdu la vie dans des circonstances similaires. La Seconde Guerre mondiale continue de faire des victimes quatre-vingts ans après sa fin.
Un phénomène mondial
Le phénomène n’est pas propre à l’Allemagne. Il est mondial. En France, on parle de la récolte de fer. Chaque année, les agriculteurs de la Somme, de Verdun ou du Pas-de-Calais ramassent des tonnes d’obus de la Première Guerre mondiale. Le secteur de Verdun de la Zone rouge, ces 100 kilomètres carrés où rien n’a pu repousser pendant des décennies, reste interdit à l’agriculture. Depuis 1918, plus de 1 000 personnes sont mortes en France à cause de ces munitions oubliées. En Belgique, au Laos, au Vietnam, au Cambodge, en Serbie ou en Angleterre, on retrouve les mêmes scènes. Des écoles évacuées à Londres, des quartiers entiers bouclés à Belgrade, des rizières interdites au Laos, pays le plus bombardé au monde.
Cette pollution a un nom. On l’appelle pollution pyrotechnique ou pollution militaire. Une bombe qui n’a pas explosé laisse dans le sol du TNT, du nitrate d’ammonium, du mercure et du plomb. Ces produits s’infiltrent lentement. Ils contaminent la terre, l’eau souterraine, les nappes phréatiques. Les obus à l’ypérite, ce gaz moutarde de 14-18, continuent de brûler la végétation là où ils pourrissent. Une terre qui a reçu des bombes met des siècles à redevenir propre. C’est une pollution invisible mais durable. Elle empêche de cultiver, de construire, de vivre normalement.
La pollution travaille lentement
La pollution n’est pas seulement spectaculaire les jours d’évacuation. Elle travaille lentement, hors de vue. Les explosifs anciens contiennent des produits chimiques qui peuvent migrer dans les sols et les eaux. Des études menées sur d’anciens sites de munitions ont mis en évidence, dans les sols et les nappes phréatiques, des perchlorates, des substances issues de la dégradation de certains explosifs. À cela s’ajoutent des métaux lourds comme le plomb ou le mercure, libérés par la corrosion des enveloppes. Les Nations unies alertent depuis des années : les restes explosifs de guerre peuvent rendre des sols et des ressources en eau impropres à l’usage pendant des décennies.
Le danger est donc double. Il est humain, par le risque d’explosion. Il est environnemental, par la contamination diffuse qu’il impose aux écosystèmes. Les conséquences se lisent dans les sols, dans les nappes et dans la biodiversité. Une explosion peut détruire la végétation, bouleverser la terre et perturber les habitats naturels. Même sans explosion, la simple présence d’engins suspects empêche d’utiliser des espaces, de restaurer des zones humides ou de conduire des projets de protection de la nature.
Pour les communes, la facture est lourde : études de sol, surveillance des nappes, sécurisation des chantiers, dépollution. Pour les agriculteurs, la perte peut être durable : parcelles interdites, rendements en baisse, incertitude sur la qualité des produits. Sur le terrain, les démineurs doivent parfois interrompre des chantiers entiers, évacuer des quartiers et attendre que chaque engin soit identifié puis neutralisé. Ce travail coûte cher et prend du temps. Mais ne rien faire coûte plus cher encore : un accident, une terre perdue ou une nappe contaminée pèsent longtemps sur les communautés et sur l’environnement. Nettoyer ces héritages exige des moyens techniques et financiers considérables. C’est pourquoi la dépollution des restes de guerre ne relève pas seulement de la sécurité civile. Elle appartient aussi à la politique environnementale et à la santé publique.
Dans cette pollution, il y a pire encore, plus près du sol. Les mines antipersonnel. Petites, en plastique ou en métal, enfouies à ras du sol, elles sont faites pour attendre. Elles ne distinguent pas un soldat d’un enfant ou d’un berger. Et elles attendent des décennies.
L’Algérie face aux mines antipersonnel
Notre pays en connait un grand bout. Durant la guerre de Libération nationale, l’armée coloniale française a posé des millions de mines le long des lignes Morice et Challe, à nos frontières Est et Ouest, pour empêcher le passage des moudjahidine. À l’indépendance, ces champs de la mort sont restés. Selon les chiffres du ministère de la Défense nationale, ce fléau a fait 7 300 victimes civiles, dont 4 830 durant la guerre et 2 470 après l’indépendance. Des hommes, des femmes, des enfants fauchés en gardant un troupeau ou en allant à l’école.
L’Algérie a mené l’un des plus grands chantiers de déminage au monde. Près de 8 854 849 mines ont été détruites et 62 421 hectares de terres agricoles et pastorales ont été dépollués. Le 8 juillet 1962 à Asla, on enregistrait déjà la première victime après l’indépendance. Longtemps, les cartes complètes des champs de mines n’ont pas été remises. Il a fallu attendre 2007 pour que des plans partiels arrivent, et encore incomplets.
En 2016, l’Algérie a détruit son dernier stock de mines et en 2017, elle a annoncé avoir rempli ses obligations au titre de la Convention d’Ottawa de 1997, qui interdit ces armes, avant même le délai fixé. L’Union européenne a salué l’Algérie comme un exemple à suivre. Mais sur le terrain, la douleur reste. Des associations recensent encore des accidents, des mutilations, des terres qui n’ont pas retrouvé toute leur fertilité. Une mine ne fait pas que mutiler. Elle empoisonne le sol avec ses composants chimiques et elle empêche une famille d’utiliser son champ pendant des générations. C’est une double peine, humaine et environnementale.
De Müssen à Tébessa, la leçon est la même. Une guerre ne s’arrête pas quand les armes se taisent. Elle reste dans le sol. Elle continue de tuer longtemps après les traités de paix. Elle continue de polluer longtemps après la reconstruction. L’info venue d’Allemagne n’est pas qu’un petit fait divers ferroviaire. Elle est en réalité le rappel d’une dette écologique que l’humanité n’a pas fini de payer. Chaque engin neutralisé est une vie protégée et un sol rendu à sa vocation. Mais le compte n’est jamais soldé : tant que des terres resteront interdites et que des familles vivront avec le deuil ou la mutilation, la facture humaine et écologique continuera de peser sur bien des générations. Tant qu’une bombe dormira sous une gare et qu’une mine est à l’affût sous un sentier, l’environnement ne sera pas en paix.
C.S