
Le monde de la culture et des arts en Algérie pleure la perte de l’un de ses plus illustres pionniers, Sid Ahmed Agoumi. De son vrai nom Sid Ahmed Meziane, le défunt est né le 5 octobre 1940 à Saint-Eugène, l’actuelle Bologhine, dans la banlieue d’Alger, et décédé à l’âge de 86 ans hier dimanche 20 septembre 2026. Sa disparition laisse derrière elle un héritage artistique et humain monumental.
Par Rihab Taleb
Né au début de la Seconde Guerre mondiale dans un quartier pittoresque d’Alger, le jeune Sid Ahmed grandit dans un contexte colonial complexe. Dès son plus jeune âge, il suit un double apprentissage en fréquentant les bancs de l’école coranique tout en s’imprégnant de la culture et de la langue françaises. C’est ce qui a nourri sa curiosité intellectuelle et affiné sa maîtrise des mots et de la diction. Enfant observateur des injustices de son époque, il assiste aux soubresauts de l’histoire algérienne, des luttes pour l’indépendance jusqu’à l’effervescence de la construction nationale au lendemain de 1962, une période de libération et de renaissance culturelle qui insuffle en lui le désir irrésistible de se tourner vers la scène.
Adoptant le nom de scène de Sid Ahmed Agoumi, il s’investit corps et âme dans le théâtre naissant. Son talent ne se limite pas seulement au jeu d’acteur, car au cours de sa riche carrière, Agoumi a occupé des postes à haute responsabilité qu’il a marqués de son empreinte, dirigeant la toute première maison de la culture de Tizi Ouzou pour contribuer à décentraliser l’art, exerçant en tant que directeur des Théâtres de Constantine et d’Annaba, et prenant la tête du Centre de Culture et d’Information d’Alger tout en occupant le poste de directeur du Théâtre National Algérien jusqu’à sa démission au début des années 1990. Homme de rigueur et de conviction, il a toujours lutté pour offrir à la création artistique algérienne des structures dignes de ce nom.
Un parcours fascinant
Le parcours d’Agoumi s’étend sur plus de cinquante ans et englobe plus d’une cinquantaine d’œuvres majeures réparties entre l’Algérie, la France et l’international. Le moment le plus fort de sa carrière à la télévision et celui qui l’a fait adorer par tout le monde, c’est bien sûr son rôle inoubliable dans la célèbre série Sultan Achour 10, diffusée pour la première fois en 2015 (durant le mois du ramadan). Dans cette grande comédie qui a fait rire et réunir des millions d’Algériens devant leur écran, Sid Ahmed Agoumi a joué à la perfection le personnage du ministre (vizir) Qandil. Avec son sérieux amusant, sa sagesse et sa grande gentillesse, il a marqué les esprits de tous les téléspectateurs, des plus grands aux plus jeunes. Ce rôle magnifique est venu couronner une longue et belle carrière à la télévision, qui avait commencé bien avant avec des œuvres très connues comme le film Kahla Oua Beida. Grâce à son immense talent, il est resté toute sa vie un acteur proche des gens, qui savait toucher le cœur de tous les foyers algériens.
Les plus grands textes du répertoire universel et algérien
Dès ses débuts, l’artiste s’est distingué en interprétant les plus grands textes du répertoire universel et algérien. Il a brillé dans Le Cadavre encerclé de Kateb Yacine et s’est illustré sous la direction du grand Tayeb Saddiki dans Journal d’un fou de Gogol, tout en jouant les classiques de Molière avec Les Fourberies de Scapin et de William Shakespeare avec La Mégère apprivoisée. Par la suite, son talent l’a mené à porter sa voix sur les scènes parisiennes dans des pièces acclamées comme Bonté Divine ! au Théâtre de la Gaîté-Montparnasse ou L’Homme poubelle de Matéi Visniec.
Au cinéma, ses premières et prestigieuses collaborations l’ont vite mené à travailler avec les figures emblématiques du septième art. Il a tourné dès 1969 dans le chef-d’œuvre Z de Costa-Gavras ainsi que dans Les Hors-la-loi de Tewfik Farès, avant de participer à des fresques historiques majeures comme Automne, octobre à Alger de Mohammed Lakhdar-Hamina. Sa carrière a atteint une belle consécration internationale lorsqu’il a remporté le prix d’interprétation masculine au Festival de Valence pour son rôle marquant dans Les Diseurs de vérité de Karim Traïdia. Enfin, le public a eu le plaisir de le retrouver au fil des ans dans des comédies à succès et des drames contemporains, de Il était une fois dans l’Oued et Beur sur la ville de Djamel Bensalah jusqu’à Morituri d’Okacha Touita et L’Italien d’Olivier Baroux, confirmant son statut d’icône incontournable du paysage culturel algérien.
Dans sa vie privée, Sid Ahmed Agoumi a partagé sa route et sa passion avec une autre icône de la scène algérienne, la comédienne Sonia, de son vrai nom Sonia Mekkiou. De cette union est née leur fille Samia Meziane. Baignant dès le berceau dans l’atmosphère exigeante des coulisses, des loges et des répétitions, Samia a brillamment repris le flambeau familial en devenant elle aussi comédienne et en s’imposant par son propre talent sur les planches et à l’écran, portant haut et fier le prestigieux héritage artistique légué par ses deux illustres parents. Voir sa fille s’épanouir dans le même art a sans aucun doute été l’une des plus grandes fiertés de la vie de Sid Ahmed Agoumi, qui s’en est allé rejoindre tous ceux qui sont déjà partis et où nous irons tous un jour inéluctablement. Il laisse derrière lui une famille artistique orpheline mais unie dans la mémoire impérissable de son œuvre.
R.T
