Ma première rencontre avec Sid-Ahmed Agoumi remonte au début des années 1970. Au cinéma Splendide de Koléa qui affichait « complet » tous les jours. On y projetait « Les hors-la-loi », le premier « western » du bled.
Par Yasmina Khadra
Ceux qui avaient vu le film n’en tarissaient pas d’éloges. Je voulais y jeter un coup d’oeil, moi aussi, mais j’étais consigné le week-end pour avoir mal fait mon lit au carré. À l’école des Cadets, on ne badinait pas avec ce genre de rigueur. J’étais allé voir l’adjudant pour qu’il lève la sanction disciplinaire ou qu’il la reporte au week-end d’après. L’adjudant ne voulait rien savoir. Déjà, il m’avait dans le collimateur depuis qu’il m’avait surpris en train de fumer dans les latrines. Sauf que pour rien au monde je ne voulais rater l’ultime séance de” Les Hors-la-Loi”. Avec Matricule 53, Ikhlef Mohammed de son vrai nom, nous avions fait le mur. Il y avait foule devant le ciné, ce samedi-là. Normal, c’était la dernière séance. Il nous a fallu batailler pour nous frayer un passage jusqu’au guichet. Et lorsque Sid-Ahmed Agoumi est apparu à l’écran, beau comme un prince, drapé dans un poncho taillé dans un tapis berbère, la dégaine époustouflante et le regard percutant, tout le monde, dans la salle, était scotché. Notre Django national surclassait Clint Eastwood et tous les pistoleros d’Hollywood. Il crevait l’écran. À cheval ou solidement campé sur ses jarrets, il avait tout pour lui. Chaque fois qu’il se préparait à dégainer, la salle retenait son souffle. Et chaque fois qu’il faisait mouche, une clameur assourdissante faisait vibrer les murs du cinéma, plus puissante que celle qui nous ensorcelait lorsque la cavalerie US sonnait l’assaut pour sauver la diligence assiégée par les Peaux-rouges. On se fichait des John Wayne et consorts. Désormais, on n’avait d’yeux que pour cet intrépide rebelle des Djurdjura qui nous vengeait, nous tous, grands et petits, de ce diable de Caïd et de ses ignobles rejetons.
Après le film, tandis que je regagnais l’école par des chemins contournés, je me surprenais à porter une main hardie au colt imaginaire pendouillant à ma hanche. Sid-Ahmed m’habitait corps et âme. J’avais enfin trouvé mon héros.
Sid Ahmed Agoumi interpréta d’autres rôles. Il creva encore et encore d’autres écrans, illumina d’autres rampes. On le voyait au cinéma, au théâtre, à la télé, toujours charismatique, le talent en bandoulière. Puis, ses apparitions se mirent à s’espacer. Au pays, les cinémas cadenassaient leurs portes, se livraient à la poussière et aux rats, se délabraient inexorablement et il y avait de moins en moins de productions nationales. Pour Sid-Ahmed, c’était comme si on le mutilait. Lui qui voulait interprétait tous les justiciers et tous les brigands, tous les seigneurs et tous les damnés, qui était né pour n’être que comédien, qui ne vivait que pour affronter les caméras et les feux de la rampe, il était amené à prendre son mal en patience. Il faut dire que les temps avaient changé, que le talent n’était plus attractif, que la culture perdait pied dans l’étang malsain des cleptocrates et des obscurantistes. Les Arts, chez nous, n’avaient plus la cote. En avaient-ils eu, avant ? Je ne m’en souviens pas. Chez nous, les artistes, les champions, les génies, on n’en voulait pas et on n’en veut toujours pas. Il fallait aller voir ailleurs si l’air était plus frais.
J’ai revu Sid-Ahmed Agoumi, des décennies plus tard. Malgré la disette, il demeurait flamboyant. Il avait la comédie dans la peau, les veines, dans les gènes, jusque dans ce qu’il respirait. Quand bien même ses yeux étaient pleins d’absence, son rire homérique savait faire diversion. Il ne parlait pas beaucoup de lui-même, mais il émanait de ses silences ce besoin impérieux de jouer. Il avait un trop-plein de talent qui ne demandait qu’à conquérir les coeurs et les esprits. Mais sa pudeur lui interdisait de le crier sur les toits. Sid Ahmed était un homme racé. Courtois, drôle, attachant, il savait tout de suite faire d’un inconnu un ami. Il venait me rendre visite, de temps à autre, au CCA. Toujours radieux malgré le manque qui le rongeait. Il me parlait des films qu’il tournait, et des histoires auxquelles il aurait aimé mettre de la chair. Parfois, lorsqu’il lisait en public des extraits de mes romans, je l’imaginais incarnant tel ou tel personnage et je regrettais de n’avoir pas suffisamment de talent pour être un réalisateur. Sûr que je l’aurais pris, les yeux fermés. Aujourd’hui, les yeux grand ouverts, je “réalise” combien Sid Ahmed manque déjà au cinéma et au théâtre. Il avait tant à donner et tant à recevoir. Cependant, j’essaye de ne garder de lui que la classe qu’il opposait aux aléas de ce monde, l’éclat de ses yeux constamment émerveillés et son rire fraternel qui résonne encore en moi comme un chant d’été. Je me souviens, quand il était venu chez moi, à Aix-en-Provence, il avait mis du soleil dans la grisaille de cette soirée et nous avions ri comme des mômes éblouis par leurs propres songes car nous savions aimer nos passions et glaner de chaque instant un bout de rêve. Sid-Ahmed était un grand rêveur. Puisse son sommeil éternel l’aider à le demeurer.
(Pour l’anecdote, Sid Ahmed a lu cet hommage de son vivant, il y a une dizaine d’années. Quelqu’un l’avait annoncé décédé et j’avais tout de suite écrit ce texte à chaud, ému aux larmes. J’entends encore son rire à gorge déployée lorsqu’il m’avait appelé au téléphone pour me dire qu’il était vivant. Je lui avais présenté mes excuses et m’apprêtais à retirer le post. «Surtout pas, m’a exhorté Sid Ahmed. Laisse-le. Ce texte m’a ressuscité. » (*)
Y.K
(*)Publié par Yasmina Khadra
sur sa page Facebook officielle,
le 20 septembre 2026