Intelligence artificielle // De plus en plus… isolée

La  Norvège a fortement restreint l’usage de l’IA générative dans ses classes primaires. Annoncée le 19 juin et entrée en vigueur à la fin du mois d’août, la mesure interdit son utilisation aux élèves de 6 à 13 ans et l’encadre jusqu’à 16 ans. Un choix éducatif qui interroge aussi l’empreinte écologique du numérique.

Par Chaïmaa Sadou

La Norvège limite l’usage de l’intelligence artificielle générative à l’école primaire dès la rentrée, devenant l’un des premiers pays à tracer une ligne claire. New York lui a emboîté le pas avec un moratoire d’un an concernant près de 600 000 élèves. Sur le réseau social X, la décision a été largement commentée et soutenue. Derrière cette actualité scolaire se dessine un débat plus vaste, qui touche à la fois l’apprentissage, l’autonomie des enfants et l’environnement.

Derrière cette décision, les motifs invoqués par le gouvernement norvégien sont principalement pédagogiques. Le Premier ministre Jonas GahrStøre l’a expliqué lors de l’annonce de la mesure : l’IA pourrait permettre aux enfants de sauter des étapes fondamentales. Lire, écrire et compter ne s’apprennent pas en déléguant systématiquement l’effort à une machine. Pour le gouvernement, les élèves doivent d’abord acquérir ces bases avant d’utiliser des outils capables de produire instantanément un texte, une réponse ou une solution.

La mesure concerne les élèves de la première à la septième année, soit les enfants âgés de 6 à 13 ans. Entre 14 et 16 ans, l’usage de l’IA doit se faire sous la supervision directe d’un enseignant. Pour les plus âgés, son utilisation peut être envisagée dans le cadre d’une éducation au numérique et d’un apprentissage responsable. Le gouvernement souhaite également redonner davantage de place aux manuels imprimés, après plusieurs années de progression des tablettes dans les établissements.

Cette décision révèle aussi les limites du cadre européen. La réglementation de l’Union européenne encadre certains usages de l’IA par les établissements, notamment lorsqu’ils concernent l’évaluation, la sélection ou la surveillance des élèves. Elle répond toutefois moins directement à l’utilisation des chatbots par les élèves eux-mêmes. L’Unesco recommande, de son côté, de fixer des limites d’âge, de protéger les données personnelles et de former les enseignants à ces nouveaux outils.

La Norvège n’est pas seule à vouloir ralentir l’introduction de l’IA à l’école. L’Italie a choisi une voie plus souple : sa loi impose le consentement parental pour les moins de 14 ans. Aux États-Unis, plusieurs États ont publié des recommandations, tandis que Los Angeles a temporairement limité l’accès à l’IA sur les appareils scolaires. À New York, un moratoire d’un an concerne les outils accessibles directement aux élèves de la maternelle 2-K à la huitième année. La ville a également désactivé les fonctions d’IA de plusieurs programmes pédagogiques et interdit les chatbots compagnons. Les enseignants peuvent continuer à utiliser l’IA pour préparer leurs cours, mais son emploi pour corriger les travaux ou gérer les situations de crise est limité.

Du côté de la recherche, plusieurs spécialistes alertent sur les risques d’un usage excessif ou non encadré. Le problème n’est pas l’existence de l’outil, mais la possibilité qu’il remplace l’effort de l’élève. Lorsqu’un enfant demande à une machine de chercher une idée, de rédiger un texte ou de résoudre un problème à sa place, il risque de ne pas exercer les compétences nécessaires pour progresser. Les recherches disponibles ne permettent pas d’affirmer que l’IA « détruit le cerveau ». Elles montrent plutôt que ses effets dépendent de l’âge, de la fréquence d’utilisation et de la manière dont elle est employée. Utilisée avec méthode, elle peut aider à comprendre une notion ; utilisée sans accompagnement, elle peut réduire l’engagement personnel et l’exercice de l’esprit critique.

L’environnement ajoute une autre dimension au débat. Les modèles génératifs mobilisent d’importantes ressources informatiques, notamment lors de leur entraînement et de leur fonctionnement à grande échelle. Les centres de données qui font fonctionner l’IA consomment de l’électricité et de l’eau et nécessitent des équipements qui produisent des déchets électroniques. Selon l’Agence internationale de l’énergie, leur consommation électrique pourrait plus que doubler d’ici 2030, pour atteindre environ 945 térawattheures par an.

Cette réalité invite à interroger la numérisation systématique de l’école. Multiplier les tablettes, les logiciels et les requêtes automatiques n’est pas neutre pour la planète. Le numérique n’est pas immatériel : derrière chaque réponse générée se trouvent des serveurs, des réseaux, des métaux et de l’énergie. Le recours au papier n’est pas automatiquement écologique, mais des livres durables, réutilisés et produits dans des circuits maîtrisés peuvent parfois constituer une solution plus sobre qu’un renouvellement permanent des équipements.

Pour répondre à ces dérives sans diaboliser l’outil, la méthode norvégienne esquisse les contours d’une véritable sobriété numérique. D’abord, les apprentissages fondamentaux doivent rester prioritaires chez les plus jeunes. Ensuite, l’IA peut être introduite progressivement, sous la responsabilité de l’enseignant, avec une pédagogie de l’effort. Enfin, les éditeurs doivent faire preuve de transparence sur la sécurité des données, les finalités pédagogiques et la consommation de leurs outils.

Pour qu’elle soit acceptée, l’intelligence artificielle doit devenir sobre et utile. Sobre, en limitant les usages énergivores à ce qui apporte une réelle plus-value. Utile, en restant une aide pour l’enseignant et non un substitut de l’élève. C’est à cette condition que l’école pourra former des citoyens capables de comprendre la technologie sans lui abandonner leur jugement, tout en prenant en compte les limites de la planète.

La Norvège n’a pas interdit le futur : elle a choisi de protéger l’enfance et de laisser du temps à l’évaluation. Entre les risques d’une dépendance cognitive et ceux d’un numérique toujours plus gourmand en ressources, la leçon est claire. Lire, écrire et compter restent les meilleurs fondements pour apprendre à penser par soi-même.

C.S

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