Le marché des jeux d’argent sur Internet connaît une accélération en Afrique, poussé par l’utilisation massive des smartphones et des moyens de paiement par téléphone. Selon une étude récente du cabinet Gaming Compliance International, ce secteur a généré 23 milliards de dollars de revenus bruts en 2025, marquant une hausse de 15 % en une seule année.
Par Rihab Taleb
Qu’est-ce qu’un jeu d’argent ou de hasard ?
Avant d’aborder le sujet en profondeur et de mesurer son ampleur, on devrait comprendre qu’un jeu d’argent est une activité dans laquelle une personne choisit de risquer une somme financière sur un événement au résultat incertain, avec l’espoir de remporter une somme plus importante. Contrairement à un achat classique où l’on paie pour obtenir un bien précis, le jeu repose sur une promesse dépendante de la chance. Son fonctionnement s’articule autour de trois moments. Tout d’abord, le joueur verse une mise de départ pour avoir le droit de participer. Ensuite intervient le hasard, qui peut prendre la forme d’un tirage de cartes, d’une roulette qui tourne ou du résultat imprévisible d’un match sportif. Enfin vient l’issue financière, où le joueur remporte un gain en cas de victoire ou perd définitivement sa mise en cas de défaite.
Les jeux d’argent en Afrique
Au total, plus de 215 millions d’Africains participent à ces jeux en ligne. L’Afrique de l’Ouest se place en tête de ce marché en concentrant près de la moitié des sommes dépensées, suivie par l’Afrique du Nord, l’Afrique australe, l’Afrique de l’Est et l’Afrique centrale. Derrière ces chiffres se cache un déséquilibre principal : 77 % de cet argent, soit près de 18 milliards de dollars, est capté par des plateformes clandestines qui ne possèdent aucune autorisation légale. Ces sites illégaux, dont le nombre dépasse désormais les 4 000, profitent de l’absence totale de taxes et de contraintes fiscales pour proposer des promotions agressives, des bonus très élevés et des offres variées qui séduisent facilement les joueurs.
Cette situation nous pousse à poser une question essentielle : où va tout cet argent généré par ces jeux informels ? En Afrique, la part qui reste sur place est extrêmement réduite. Elle se limite principalement aux commissions prélevées par les opérateurs locaux de paiement mobile et de télécommunications pour traiter les dépôts d’argent, ainsi qu’aux petits gains redistribués aux joueurs chanceux ou dépensés dans des publicités ciblées. Une petite portion sert également à payer des complices ou des intermédiaires locaux qui aident à maintenir ces réseaux en activité sans se faire repérer par les autorités. Mais, en dehors de ces dépenses de fonctionnement, la grande majorité de cet argent ne profite ni aux populations ni aux infrastructures des pays africains.
Le reste de cette manne financière prend la direction d’autres continents par des circuits bancaires très discrets. La destination principale de ces capitaux se trouve dans les paradis fiscaux situés en Europe, en Amérique ou dans les Caraïbes, comme Curaçao, Malte, Chypre, les îles Vierges britanniques ou Gibraltar. C’est là que sont officiellement enregistrées la plupart des sociétés qui gèrent ces sites clandestins en créant de simples sociétés écrans. En plaçant leurs sièges dans ces territoires, les propriétaires de ces plateformes profitent de lois très souples sur le secret bancaire et ne paient aucun impôt aux pays africains où vivent leurs joueurs. L’argent est ainsi converti en bénéfices officiels, permettant de blanchir des capitaux sous le couvert d’une activité commerciale enregistrée.
Une part très importante de cet argent repart ensuite vers des centres opérationnels et techniques situés en Asie du Sud-Est, notamment aux Philippines, au Cambodge ou au Laos, ainsi qu’en Europe de l’Est. Dans ces régions, cet argent sert à rémunérer les équipes de développeurs informatiques qui créent les plateformes, les concepteurs de logiciels de casino, ainsi que les centres d’appels et les services clients. De plus, de lourdes sommes financent l’achat et la maintenance de serveurs informatiques ultra-puissants capables de traiter des millions de connexions simultanées sans interruption.
Les propriétaires de ces réseaux réinjectent également une part énorme de leurs gains vers l’Amérique du Nord et l’Europe occidentale. Cet argent alimente les géants de la technologie et de la publicité numérique pour payer les campagnes de promotion ciblées sur les réseaux sociaux, ainsi que les hébergements sur les serveurs cloud. De même, les processeurs de cartes bancaires et les plateformes de paiement internationales perçoivent de substantielles commissions lors de chaque transaction.
Une fois que ce circuit de fonctionnement est financé, les bénéfices nets sont transférés sur des comptes bancaires privés ou des trusts confidentiels installés à Zurich, Dubaï, Singapour ou Londres. Ces sommes colossales sont alors réinvesties dans l’économie réelle à travers l’achat d’immeubles de luxe à Dubaï ou à Londres, des investissements dans des clubs de football, l’achat d’actions en bourse, ou le financement d’autres projets commerciaux privés. Dans certains cas, ces sommes servent également à alimenter d’autres réseaux criminels transnationaux.
L’Afrique n’est pas une exception
Cette problématique d’évasion financière n’est pas unique à l’Afrique, et d’autres régions du monde ont développé des stratégies pour y faire face. La Chine, par exemple, interdit strictement les jeux d’argent en ligne et a réagi face aux réseaux clandestins basés en Asie du Sud-Est en bloquant directement les comptes bancaires et les applications de paiement mobile comme WeChat Pay ou Alipay. De leur côté, plusieurs pays européens comme la France ont créé des autorités de régulation chargées de bloquer les sites non autorisés et d’inciter les opérateurs à se légaliser. Aux États-Unis, l’ouverture d’un marché légal encadré et taxé par chaque État a permis de réorienter l’argent des joueurs vers des entreprises locales pour financer les services publics.
Légal ou pas, le jeu d’argent reste dangereux. Un site officiel cause les mêmes ravages qu’un site clandestin : addiction, surendettement et détresse financière. La régulation permet seulement aux États de toucher des impôts, mais elle ne protège pas les joueurs contre un système où la règle est de perdre son argent.
R.T
