Les fonds marins sont devenus un enjeu économique et écologique majeur. L’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (L’UICN) tire la sonnette d’alarme dans sa dernière Liste rouge, révélant que des espèces uniques sont menacées par les projets d’exploitation minière sous-marine.
Par Chaimaa Sadou
Les grands fonds marins sont désormais au cœur d’une confrontation entre appétits économiques et impératifs écologiques. Leurs profondeurs recèlent d’importantes ressources minérales, notamment du nickel, du cobalt, du cuivre et du manganèse, essentiels à la fabrication des batteries électriques, des panneaux solaires et des éoliennes. La transition énergétique repose en grande partie sur ces matières premières. L’Union européenne importe plus de 70 % de son cobalt, ce qui accentue les tensions géopolitiques et encourage la recherche de nouvelles sources, y compris dans les abysses.
Face à une demande mondiale en hausse, plusieurs pays et entreprises convoitent ces richesses enfouies à des milliers de mètres sous la surface. La société canadienne The Metals Company a obtenu plusieurs contrats d’exploration dans la zone Clarion-Clipperton, une vaste plaine abyssale du Pacifique riche en nodules polymétalliques. La Chine, le Japon, l’Inde, la Corée du Sud ainsi que plusieurs pays européens figurent parmi les acteurs les plus engagés dans l’exploration des grands fonds. Cette ruée vers les minerais des profondeurs inquiète vivement les scientifiques et les organisations de protection de la nature.
Dans sa dernière Liste rouge, l’UICN révèle que plusieurs mollusques vivant autour des cheminées hydrothermales figurent parmi les espèces les plus menacées. Ces formations géologiques, situées à 5.000 mètres de profondeur, rejettent une eau extrêmement chaude, riche en minéraux, et abritent une faune unique. Contrairement à la plupart des écosystèmes marins, ces oasis de vie dépendent de la chimiosynthèse, un processus par lequel des bactéries transforment les composés chimiques en énergie. La moindre perturbation pourrait avoir des conséquences irréversibles.Ces habitats abritent une biodiversité exceptionnelle encore largement inexplorée.
Selon l’UICN, plus de 60 % des mollusques recensés dans ces écosystèmes sont menacés par les projets miniers. Certaines espèces d’escargots, de moules et de palourdes sont classées « en danger critique », le dernier palier avant l’extinction. Leur vulnérabilité tient à une répartition minuscule : parfois une seule cheminée. Si ces sites étaient détruits, ces espèces disparaîtraient définitivement. Les scientifiques estiment qu’il faudrait plusieurs décennies pour que ces écosystèmes se régénèrent.
Au-delà de l’extraction des minerais, les opérations d’exploration génèrent d’importants nuages de sédiments qui se dispersent sur plusieurs kilomètres. Ces particules fines recouvrent les organismes marins, entravant leur respiration et leur alimentation. Le bruit des opérations pourrait également perturber la faune marine, un impact qui fait encore l’objet d’études. Les scientifiques redoutent des répercussions encore mal connues sur les chaînes alimentaires.
L’homme exerce-t-il déjà des activités minières dans les océans ? La réponse est nuancée. Des opérations de prospection et d’exploration sont menées depuis plusieurs années. L’Autorité internationale des fonds marins, créée sous l’égide des Nations unies, délivre des contrats d’exploration au-delà des juridictions nationales. À ce jour, plus de trente contrats ont été attribués. L’exploitation commerciale n’a pas encore débuté, en raison des incertitudes scientifiques.
Plusieurs États, dont la France, appellent à un moratoire. En 2021, les membres de l’UICN ont voté massivement pour une suspension de l’exploitation minière en eaux profondes. Les organisations environnementales jugent que les bénéfices économiques escomptés ne justifient pas les risques encourus. La Papouasie-Nouvelle-Guinée, la Norvège et plusieurs îles du Pacifique suivent ces débats de près.
À l’inverse, les espèces évoluant dans des aires marines protégées présentent un état de conservation bien meilleur. Ce constat souligne l’efficacité des mesures de protection. Pour l’UICN, préserver ces habitats uniques est une priorité, afin d’éviter la disparition d’espèces parfois découvertes seulement depuis quelques années. Les scientifiques estiment qu’une grande partie de la biodiversité des grands fonds reste encore inconnue.
Les grands fonds marins figurent parmi les derniers territoires inexplorés de la planète. Leur richesse biologique pourrait receler des ressources précieuses pour la recherche médicale. Véritables archives vivantes de l’évolution, ces écosystèmes profonds méritent d’être préservés. Toute décision concernant leur exploitation doit reposer sur le principe de précaution, pour préserver un patrimoine naturel irremplaçable.
C.S
