Les joyaux antiques de Cyrène et d’Apollonia, situés sur le littoral de la Cyrénaïque en Libye, abritent des musées et des vestiges inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Par Malika Azeb
Ces sites renferment des statues antiques, des pièces d’or et des épaves marines. Celui de Cyrène, qui était une ville prospère fondée vers 630 av. J.-C. par des Grecs, renferme plus de 40 000 objets, dont les statues d’Apollon et de Zeus, ainsi que des œuvres d’art, un théâtre grec et une nécropole impressionnante.
Quant à la cité portuaire d’Apollonia, située à environ 20 kilomètres de Cyrène, elle était le centre commercial maritime de la région ; une grande partie de celle-ci a été engloutie sous les eaux de la Méditerranée.
Les quelques ruines immergées, dont des murs, des quais et des rues, en font un site sous-marin fascinant.
Le site terrestre d’Apollonia abrite des vestiges, notamment des basiliques byzantines, des fortifications et un théâtre surplombant la mer.
Face aux menaces climatiques et humaines, notamment les conflits armés de ces dernières années, ces sites font aujourd’hui l’objet d’un effort de sauvegarde de la part d’archéologues et de bénévoles, sans aucune aide des autorités.
En effet, après la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye a plongé dans l’instabilité ; des groupes armés et des organisations djihadistes, profitant du vide sécuritaire, ont ciblé plusieurs sites archéologiques de l’est du pays.
Face à l’absence de protection institutionnelle, les conservateurs et les habitants ont dû agir seuls pour préserver les trésors de Cyrène. Smail Dakhil, responsable du musée local, se souvient de cette période d’angoisse.
Craignant les pillages, les équipes ont discrètement déplacé des statues de petite taille, des pièces d’or et des archives vers des lieux sûrs. Les œuvres les plus imposantes, impossibles à transporter, ont été protégées grâce à la vigilance permanente de bénévoles et de riverains, qui ont assuré une surveillance jour et nuit.
« Nous avons tellement peur que nous avons élaboré un plan entre collègues pour cacher chez nous les petites statues, les pièces d’or et les archives », a déclaré Smail Dakhil, ajoutant que, concernant les grandes statues difficiles à déplacer, les archéologues et les bénévoles se sont portés volontaires pour monter la garde 24 h sur 24 afin d’assurer la sécurité des sites.
Le musée de Cyrène abrite aujourd’hui plus de 40 000 objets archéologiques, parmi lesquels des représentations d’Apollon et de Zeus sauvées des menaces de destruction.
En septembre 2023, la tempête Daniel a provoqué des inondations catastrophiques dans l’est de la Libye, notamment à Derna, située à une centaine de kilomètres de Cyrène ; des milliers de personnes ont perdu la vie et plusieurs sites historiques ont subi d’importants dégâts.
Au lendemain de l’ouragan, des équipes locales se sont mobilisées pour évaluer les dommages. Sous la direction d’Anis Hamid Younes, des mois de travaux ont été nécessaires pour dégager les décombres, récupérer des objets enfouis et restaurer certaines structures endommagées.
En dépit des moyens limités et d’un matériel vieillissant, les restaurateurs ont réussi à reconstruire un sanctuaire ainsi qu’une partie d’un ancien mur monumental. Ils espèrent rouvrir l’ensemble du site au public dès le mois de septembre.
D’autre part, la catastrophe a permis de découvrir de nouveaux vestiges archéologiques : les fouilles menées juste après les inondations ont révélé des gravures et des offrandes funéraires jusque-là inconnues au sein de vastes nécropoles carthaginoises et romaines.
À une vingtaine de kilomètres de Cyrène, l’inquiétude est encore plus forte à Apollonia, ancien port de la cité antique ; une partie importante du site a déjà disparu sous les eaux au fil des siècles, victime de l’érosion marine.
Les experts en archéologie estiment que les dégâts causés par la tempête Daniel ont considérablement accru les risques, car certaines structures sont désormais directement exposées aux assauts de la mer, rendant indispensable une intervention humaine rapide pour éviter de nouvelles pertes.
Les responsables du département des antiquités déplorent le manque de soutien international pour la sauvegarde de ces trésors, affirmant avoir formulé des demandes d’assistance auprès des organisations spécialisées depuis déjà plusieurs années, afin de protéger ces sites du patrimoine mondial en danger de disparition.
L’UNESCO, de son côté, assure vouloir renforcer sa présence en Libye ; son directeur pour le Maghreb, Charaf Ahmimed, a annoncé son intention de visiter Cyrène et Apollonia dans les prochains mois afin d’évaluer les besoins sur le terrain.
Outre l’urgence de la conservation, les défenseurs du patrimoine libyen espèrent un changement de mentalité des autorités nationales. Pour Ahmad Essa Abdulkariem, haut responsable du Département des antiquités, ces vestiges constituent une richesse durable pour le pays.
Selon lui, la Libye devrait davantage investir dans le tourisme culturel et la valorisation de son patrimoine, plutôt que de dépendre exclusivement de ses ressources pétrolières. Il rêve notamment de voir émerger en Cyrénaïque un grand musée capable de rivaliser avec les plus prestigieuses institutions internationales.
Pour mettre ces joyaux archéologiques au profit du secteur du tourisme, « les autorités doivent arrêter de penser qu’il y a d’autres priorités, comme le pétrole, dont regorge le pays mais qui s’épuisera un jour, alors que ces sites existeront toujours », a affirmé le responsable du département des antiquités.
Un tel projet pourrait également favoriser le retour de centaines d’objets archéologiques libyens actuellement conservés à l’étranger, notamment les 250 antiquités conservées au Musée du Louvre à Paris et les 200 au British Museum, et contribuer ainsi à redonner toute sa place à l’un des plus remarquables héritages de la Méditerranée antique.
M.A