Immersion dans l’univers de Yasmina Khadra/ Le Prieur de Bethléem ou le cri d’un auteur pour réveiller les consciences

À l’occasion du Salon du livre international d’Alger (SILA), une rencontre littéraire s’est tenue à la salle Tahar Ouettar du pavillon Palestine le 3 novembre 2026. Dans une atmosphère vibrante, cet échange a réuni un public chaleureux composé d’Algériens et de figures internationales, marqué notamment par la présence d’une autrice tunisienne et d’un lecteur fidèle tchadien. Au cœur de cette réunion littéraire, l’écrivain a partagé avec le public les grands thèmes de son œuvre et sa vision de l’actualité.

Par Rihab Taleb

« C’est en soufflant sur les cimes du mont Halhoul, dans la vallée du Jourdain, que le grand horloger, maître du temps et de l’infini, a dit “Soit !” et tout fut selon sa volonté. »
C’est par cette introduction majestueuse que s’ouvre la nouvelle œuvre de Mohamed Moulessehoul, connu sous le pseudonyme littéraire de Yasmina Khadra. Immense figure de la littérature contemporaine, l’écrivain n’a cessé de porter haut les idéaux de justice et de liberté. À travers ses prises de parole et son dernier roman, Le Prieur de Bethléem, il livre un témoignage poignant façonné par la douleur, la colère et le refus de fermer les yeux face aux tragédies du monde.

Le roman comme tribune contre l’injustice

Dès les premières pages de son chef-d’œuvre, l’auteur installe cette atmosphère tragique à travers des passages d’une puissance rare, comme lorsqu’il écrit :
« Ô terre des enfants-rois, Philistine sera ton nom jusqu’à la fin des temps. » Ainsi est née la Palestine que le Seigneur a aimée avec une force telle que, de jalousie, une mer en est morte.
Yasmina Khadra bouscule les codes littéraires avec une trame narrative aussi originale que percutante. L’histoire met en scène un homme poussé à bout, qui prend la décision de kidnapper son éditeur parce que ce dernier a refusé de publier son manuscrit. Mais au fil des pages, le lecteur découvre que l’éditeur n’est pas là par hasard. Le récit étale les crimes commis par l’entité sioniste à l’encontre du peuple palestinien.
Dans son œuvre, l’entité sioniste est décrite de manière saisissante : elle est comparée à un immense bulldozer qui ravage tout sur son passage, broyant les vies, l’histoire, la terre et l’espoir d’une nation entière.
Le récit est porté par un narrateur où l’écrivain s’efface totalement, interdisant au lecteur l’accès direct au manuscrit brut. Le résultat est un texte traversé par des thématiques fortes où l’Irak et l’Algérie de certaines époques font écho aux drames actuels, baignant l’ensemble d’une spiritualité palpable.
La couverture de l’édition publiée par Casbah Éditions montre un jeune homme portant une capuche, regardant fixement une colline. Un visuel fort que l’auteur n’a pourtant pas conçu lui-même ; Mohamed Moulessehoul a souligné qu’il l’avait découverte en même temps que le public, tout en marquant sa préférence pour cette version algérienne qu’il juge beaucoup plus frappante et percutante que la version française.

Écrire à la hauteur de la douleur

Pour Mohamed Moulessehoul, l’écriture est un acte sacré indissociable de la vérité. L’auteur défend une règle intangible : « On ne peut pas raconter des histoires différentes avec un même style. Quand je raconte un drame, cela doit être dramatique, il faut que ça soit différent. »
Pour parler de la Palestine, un territoire qu’il porte comme une meurtrissure intime, il lui fallait une voix hors du commun : « J’aime tellement ce pays et je souffre tellement pour la Palestine qu’il fallait que je trouve un style qui ressemble à la Palestine qui a été trahie et sacrifiée par ses sœurs et frères et par le monde entier. Il fallait un style assez puissant, parce que ma douleur est puissante. »
Cette quête de sens l’a également mené en Jordanie, ce territoire béni qui abrite le plus grand nombre de prophéties, un pays qui l’a profondément fasciné. Si certains lecteurs ont pu être surpris par le mélange subtil entre mysticisme (le miracle) et dure réalité géopolitique, l’auteur y voit le reflet exact de la condition humaine, constamment partagée entre le divin et le tragique.

Le miracle, le sionisme et la censure de la peur

L’écrivain a également révélé le poids de ses choix d’écriture : « Toute l’histoire de la Palestine, toute l’histoire du sionisme repose sur un miracle. J’ai une deuxième version où j’ai ajouté 10 lignes que j’avais enlevées car j’avais peur que les gens comprennent mal. Nous sommes toujours contraints de contester l’incontestable, alors qu’à un moment on devrait s’élever. »
Dans sa version définitive, il est allé au bout de sa pensée : « C’est le miracle qu’a fait Dieu. Le miracle devrait éveiller Dieu chez les hommes, mais pour le sionisme, c’est un miracle qui a tué Dieu dans chacun. »

Le désespoir absolu face à la lâcheté mondiale et au génocide en direct


Pour Mohamed Moulessehoul, la situation en Palestine dépasse l’entendement : « Aujourd’hui, la Palestine subit ce que la conscience humaine ne pourra jamais supporter, parce que la Palestine a prouvé que le monde est un monde fou, c’est un monde dégénéré, c’est un monde malade, mais en plus c’est un monde lâche ; la plus grande lâcheté de l’univers aujourd’hui est incarnée par ce sionisme qui, parce qu’il a réussi à métastaser tous les secteurs névralgiques du monde, agit en sachant pertinemment qu’on cache la vérité la plus odieuse. »
Il rappelle que nous vivons une époque cauchemardesque où le génocide se déroule au vu et au su de tout le monde : « Je n’arrive pas à croire que l’on puisse accepter d’être complice, car on est complice même si on ne participe pas au génocide : le fait de le savoir et de ne rien faire, on est complice. C’est ce qui me terrifie, nous sommes à une ère de la disparition de la cause humaine. » Face au dilemme fondamental d’être ou de ne pas être — « soit on est pour l’humain, soit on ne l’est pas » — il rappelle que la parole appartient à l’humanité tout entière pour empêcher l’irréparable.

Une parole libre face aux dérives des puissants

L’écrivain qualifie les deux figures du pouvoir de « deux malades complètement disjonctés, qui n’ont pas encore compris que ce sont des êtres humains et qui se croient des dieux ». Il dénonce l’hubris des dirigeants et le sionisme ambiant, rappelant que les logiques de domination frappent partout, à l’instar des velléités de Donald Trump. Questionné lors d’un séjour en Italie sur le Hamas, sa réponse a fusé, directe et sans équivoque : « Au contraire, les terroristes sont Trump et Netanyahou ! »
Dans sa vision humaniste, il rappelle également que si certains pays peuvent être dominés, l’Algérie possède une âme et une résistance indomptables. Évoquant les figures de sagesse, il exprime son admiration pour Bouddha, tout en affirmant une conviction profonde quant au Proche-Orient : « Les seuls qui sont capables de régler ce problème, ce sont les juifs, car il y a une idéologie qui s’est associée à leur religion. »

Traduit dans seulement 5 pays

Habituellement célébré et traduit dans 62 pays, l’écrivain a fait face à un silence assourdissant ou à un boycott. Pour cet ouvrage, seuls 5 pays ont accepté de le traduire : l’Ouzbékistan, l’Italie, l’Irak, l’Espagne et le Mexique.
Un constat amer mais assumé avec une dignité royale : « Je ne peux pas vivre sans dignité. J’ai pris ce grand risque en sachant pertinemment que je le prenais… Il faut avoir le courage de ses convictions, sinon à quoi ça sert d’exister, à quoi ça sert de se mentir ? Lorsque l’être humain se tait, l’arme parle à sa place, c’est dommage. »
L’auteur tient toutefois à rendre justice aux peuples occidentaux, qu’il ne faut pas confondre avec leurs gouvernants : « Je dois beaucoup à l’Occident. Ce sont les lecteurs occidentaux qui m’ont fait connaître dans le monde entier, c’est ingrat de ma part de nier ça. Mon plus grand lectorat a été les États-Unis, puis l’Allemagne, puis l’Italie, et aujourd’hui mes lecteurs les plus fidèles sont les Français ! En Afrique, ce n’est même pas l’Algérie, c’est le Tchad ! C’est une erreur de jugement de condamner les Occidentaux ; je parle du peuple occidental, eux, ils n’ont rien à voir avec les chefs d’État et les politiciens. » Malgré le rejet de certains, il en est convaincu, ce livre ne mourra pas.

L’amour viscéral de l’Algérie et la figure du Prieur

L’Algérie demeure l’ancre absolue de son cœur. Avec une émotion brute, il confie : « Tout ce qui est algérien, soit il me glorifie, soit il m’énerve, parce que je peux tout pardonner, je suis attaqué par beaucoup de gens, mais quand c’est l’Algérie, je perds les pédales. »
Quant au personnage du Prieur, il est décrit comme un être prisonnier d’un égoïsme spirituel, quelqu’un qui contemple le ciel en oubliant les drames terrestres qui se nouent autour de lui — une critique subtile de l’inaction face aux souffrances d’autrui.
Un grand monsieur au service de l’humanité
La tragédie palestinienne a dépassé le cadre des mots habituels : on voit un peuple mourir en direct, au point qu’il faudrait inventer un mot nouveau pour que la nuit devienne insomnie pour les hommes.
Mohamed Moulessehoul, par son courage, son talent immense et son intégrité inaltérable, rappelle à travers ce livre une vérité : « Il est grand temps pour que l’humanité se réveille tout simplement. Il faut arrêter de se vanter, car le malheur viendra toujours frapper à nos portes. »
Et comme le rappelle si bien ce grand monsieur de la littérature : « L’honnêteté, ça se paie très cher, mais elle finit par payer. »
« Ce jour-là, et seulement ce jour-là, l’Homme réalisera combien ce qu’il croit être son dû légitime l’aveugle et le dénature, puisque rien en ce monde ne lui appartient, ni son âme qu’il sacrifie souvent à tort, ni la terre qui le fera poussière. »
C’est avec ces mots sincères que fut clôturé son roman qui dénonce les absurdités commises par cette entité sioniste dépourvue d’humanité.

RT

 

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