Histoire/ Afrique mystifiée

Introduction

Le continent africain est très mal connu de ses habitants. Nous sommes si submergés par les images numériques qui nous viennent des cieux que nous connaissons très bien les villes américaines ou européennes. Nous savons tous où se trouvent Genève, New York, Barcelone ou Oslo. Nous les avons même vues sous tous les angles dans des films et des documentaires. Mais rares sont ceux parmi nous qui ont entendu parler de Gao, Tambouctou, Ifé, Kano ou Yamoussoukrou… Ce phénomène ne date pas d’aujourd’hui. Son origine se perd dans la nuit des temps et a tout l’air d’être le prolongement de la longue mystification dont ont été victimes le continent africain et son histoire dont on s’est ingénié à ignorer jusqu’à l’existence.

Cette mystification a commencé dans l’Antiquité. Et aussi incroyable que cela puisse paraître, parmi ses initiateurs, on trouve des noms célèbres tels que Hérodote, le fameux historien grec (vers 484 ou 482 – vers 425 AV.JC) et Pline l’Ancien ( 23-79 AP.JC).

Ces deux historiens ont décrit le continent africain non pas à partir de ce qu’ils ont vu mais à partir de ce qu’ils ont entendu. C’est ainsi qu’Hérodote fut le premier à décréter que l’Afrique était une terre inconnu peuplée de monstres ( terra incognita et monstruosa).

Dans le livre V de son Histoire Naturelle, Pline l’Ancien emboîte le pas à son prédécesseur et rédige un certain nombre de contrevérités au sujet du continent noir. Partant d’un certain nombre d’appellations qu’il considère être le nom de certains habitants de l’Afrique noire, il se lance dans une description des plus étonnante.

« Les Troglodytes creusent des cavernes. Ce sont leurs maisons ; la chair des serpents leur sert de nourriture ; ils ont un grincement, point de voix, et ils sont privés du commerce de la parole. Les Garamantes ne contractent point de mariages, et les femmes sont communes. Les Augyles n’honorent que les dieux infernaux. Les Gamphasantes, nus, ignorants des combats, ne se mêlent jamais aux étrangers. On rapporte que les Blemmyes sont sans tête, et qu’ils ont la bouche et les yeux fixés à la poitrine. Les Satyres, excepté la figure, n’ont rien de l’homme. La conformation des Aegipans est telle qu’on la représente d’ordinaire. Les Himantopodes ont pour pieds des espèces de courroies, avec lesquelles ils avancent en serpentant. Les Pharusiens sont d’anciens Perses qui, dit-on, accompagnèrent Hercule dans son expédition aux Hespérides. Je n’ai pas trouvé d’autres renseignements sur l’Afrique. »

Cet « historien » dont les écrits feront autorité pendant longtemps évoquera également les anciens habitants de la mythique Atlantide dont il dira qu’ils se sont réfugiés en Afrique. Le comportement de leurs descendants connaîtra des déviations au point où ils seront différents de leurs ancêtres. Il écrit : « Les Atlantes, si nous ajoutons foi aux récits, ont perdu les caractères de l’humanité ; ils n’ont point entre eux de noms qui les distinguent ; ils regardent le soleil levant et couchant en prononçant des imprécations terribles, comme contre un astre funeste à eux et à leurs champs ; ils n’ont pas de songes, comme en ont les autres hommes. »

Pourtant, rien ne justifiait cette falsification parce que l’histoire nous révèle que l’intérieur du continent africain n’était pas vraiment inconnu, puisqu’on affirme que les marins carthaginois du pharaon Nechao II avaient fait le tour de l’Afrique et avaient aperçu les habitants de ce continent et avaient bien vu qu’ils n’avaient rien de monstrueux, et ce, 600 ans avant Jésus Christ déjà !

Solinus, un géographe du 3e siècle complétera le tableau en reprenant les écrits de Pline et en, ajoutant les siens qui étaient de la même veine. « Les Cynamolgies, eux, ressemblent à des chiens avec leurs « longs museaux », alors que d’autres sont dépourvus de nez, de bouche ou même de langue. »

Solinus était plus connu qu’Hérodote et Pline en Occident si bien que ses écrits avaient été pris pour argent comptant et son influence s’était étalée sur dix siècles.

Tout cela a contribué à conforter l’idée selon laquelle, en Afrique, il n’y a pas d’humains mais des monstres. Cela convainquit alors l’Eglise à fermer les yeux sur les agissements des esclavagistes européens qui s’étaient mis à enlever ces « créatures » à partir du XVIIe siècle par milliers pour les emmener au Nouveau Monde où on leur confiait les tâches les plus pénibles jusqu’à ce que mort s’ensuive. Et en échange de quoi ? En échange de leur humanisation ! On leur apprenait à parler et on insufflait dans leur corps bestial une « âme chrétienne ».

Ces écrits et ces idées influencèrent même le philosophe allemand Hegel qui, au XIXe siècle, n’avait pas hésité à reprendre à son compte les thèses farfelues de l’antiquité. L’Africain était donc pour lui, une créature plus proche de l’animal que de l’homme et de ce fait, n’avait pas d’histoire.

« Ce continent n’est pas intéressant du point de vue de sa propre histoire, mais par le fait que nous voyons l’homme dans un état de barbarie et de sauvagerie qui l’empêche encore de faire partie intégrante de la civilisation. » (…) « Dans cette partie principale de l’Afrique, il ne peut y avoir d’histoire proprement dite. Ce qui se produit, c’est une suite d’accidents, de faits surprenants. » (…)

Un peu plus loin, Hegel dira que l’Africain a le même niveau intellectuel qu’un… chien : « on ne peut rien trouver dans son caractère (caractère de l’Africain. NDLR) qui s’accorde à l’humain. C’est précisément pour cette raison que nous ne pouvons vraiment nous identifier, par le sentiment, à sa nature, de la même façon que nous ne pouvons nous identifier à celle d’un chien. »

Par la suite, le « grand philosophe allemand » dira que l’Africain est dénué de toute spiritualité et de toute religion. « La religion commence avec la conscience de l’existence de quelque chose qui soit supérieur à l’homme. Cette forme d’expérience n’existe pas chez les nègres. ». On voit bien qu’il n’a pas pris connaissance des écrits de nombreux ethnologues européens, qui sont pourtant ses contemporains, et qui ont été fascinés par les croyances, les mythes et la cosmogonie ésotériques de nombreuses ethnies africaines.

Cette influence des préjugés antiques a perduré jusqu’au début du XXe siècle.

En 1910, l’ethnologue allemand découvre au Nigeria, les restes de Ifé, une ancienne civilisation. En procédant à des fouilles, il exhuma de nombreuses pièces d’art en poterie, en laiton et en bronze. Le travail de ces œuvres était si minutieux, si adroit qu’un archéologue britannique, Frank Willet, n’avait pas hésité à écrire qu’ils « pouvaient supporter la comparaison avec tous les objets d’art que l’Egypte ancienne, la Grèce et l’Italie antique ou l’Europe de la renaissance ont à nous offrir. »

Quant à Frobenius, après avoir bien réfléchi, il décréta, comme Pline plusieurs siècles avant lui, que ce qu’il avait trouvé à Ifé ne pouvait pas être l’œuvre des Africains, des autochtones de cette contrée « sauvage » mais des …Atlantes ! Seule une « intelligence supérieure » pouvait avoir donné naissance à une civilisation aussi raffinée que celle d’Ifé. D’autant plus qu’une datation au carbone 14 avait permis de fixer la date des œuvres d’art en question à plus de…1000 AV-JC ! Rien que cela ! Ce qui signifiait que l’art africain est plus ancien que l’art européen.

Au même moment où Frobenius se cramponnait aux préjugés antiques, ses confrères, les autres chercheurs européens, avaient commencé à découvrir une réalité que leurs prédécesseurs avaient ignorée jusque-là. Mais une réalité connue depuis des siècles par les historiens et voyageurs musulmans. C’est en effet, grâce aux écrits des musulmans depuis le 8e siècle AP.JC que le monde qui voulait savoir avait appris que l’Afrique n’était pas une terre de sauvages et de monstres mais une terre de culture et de civilisation.

Nasser Mouzaoui ( à suivre…)

Sources :

Pline l’Ancien, Histoire naturelle

Hegel, La raison dans l’histoire, PP.245-251

Leo Frobenius, Mythologie de l’Atlantide

Ibrahima Baba Kaké, Histoire générale de l’Afrique, Tome I

Frank Willet, L’art africain

 

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