L’organisme mondial qui joue le rôle de gendarme financier et prête de l’argent aux pays en grande difficulté, le Fonds monétaire international (FMI), a envoyé une mission officielle dirigée par Constant Lonkeng pour séjourner à Antananarivo.
Par Rihab Taleb
Le but principal de cette visite était de regarder de très près comment se porte l’économie du pays, de comprendre pourquoi le budget de l’État pour cette année est si laborieux et difficile à exécuter, et de commencer à préparer les grandes lignes du budget de l’année prochaine. Dans un message officiel publié à l’issue de cette mission, l’institution a demandé au gouvernement malgache de se dépêcher d’accélérer ses réformes budgétaires pour trouver de l’argent frais et tenter de relancer une économie qui tourne au ralenti.
Si Madagascar traverse une période financière aussi fragile, ce n’est pas seulement à cause d’une mauvaise gestion interne ou de choix politiques passés. Le pays subit une conjoncture internationale et locale exceptionnellement difficile qui complique tous les efforts. La population fait face au quotidien à des coupures d’électricité intempestives et à des manques d’eau récurrents, une situation déjà critique qui a été lourdement aggravée par les destructions massives causées par le cyclone tropical Gezani. À cette détresse climatique et matérielle s’ajoute un choc extérieur violent, la flambée des cours du pétrole brut sur les marchés internationaux, attisée par les tensions et les guerres au Moyen-Orient. Cette hausse des prix du carburant renchérit le coût de l’énergie et des transports partout dans le pays. L’économie malgache essaie de se redresser au milieu d’une période de transition politique complexe, qui s’est ouverte à la suite des mouvements sociaux et politiques de l’année précédente.
Créé en juillet 1944
Il est utile de se rappeler ce qu’est cet organisme et comment il fonctionne afin de comprendre son rôle. Créé en juillet 1944 lors de la grande conférence de Bretton Woods aux États-Unis, il rassemble aujourd’hui 190 pays membres. Ses missions officielles consistent à veiller à la stabilité de l’économie mondiale, à empêcher les crises financières et les faillites bancaires à grande échelle, à encourager la coopération entre les nations et à venir en aide aux pays en détresse financière en leur accordant des prêts d’urgence. Ces crédits sont toutefois conditionnels, ils permettent aux États d’honorer leurs dettes extérieures et de stabiliser ce qu’on appelle la balance des paiements. Mais lorsqu’un pays n’a plus un seul sou en caisse et ne peut plus faire face à ses engagements, il doit se tourner vers le FMI. En échange de ses prêts, l’institution impose des conditions extrêmement strictes, souvent regroupées sous le nom de programmes d’ajustement structurel.
C’est exactement dans ce cadre que le FMI pose des balises strictes pour consolider les finances publiques de Madagascar. L’institution exige d’augmenter de manière importante les rentrées d’argent dans les caisses de l’État en modernisant l’administration des impôts et en élargissant la liste des personnes et des entreprises qui doivent payer des taxes. De plus, elle demande de rétablir intégralement le mécanisme d’ajustement automatique des prix des carburants, ce qui signifie que les prix à la pompe doivent suivre en direct les hausses et les baisses du marché mondial sans que l’État ne puisse intervenir pour amortir le choc. Toutes ces discussions se déroulent dans le cadre de programmes d’aide déjà conclus avec l’île, comme la Facilité élargie de crédit (FEC) et la Facilité pour la résilience et la durabilité (FRD), dont les prochaines étapes de validation s’annoncent absolument décisives pour l’avenir financier du pays.
Cette situation provoque de grands débats et divise profondément les économistes, les politiques et les citoyens. D’un côté, les partisans du FMI présentent l’institution comme le « médecin de dernier ressort » qui permet d’éviter la faillite pure et simple d’un État. Pour eux, un pays qui n’a plus d’argent doit absolument apprendre à vivre selon ses moyens, éliminer le gaspillage et réformer des structures publiques jugées inefficaces ou corrompues. À l’inverse, qu’il s’agisse de syndicats, d’organisations non gouvernementales ou d’économistes, ils accusent régulièrement le FMI d’aggraver la pauvreté et de détruire durablement le tissu social des pays qu’il est censé secourir. Parmi les critiques les plus féroces, on retrouve les politiques d’austérité budgétaire, le FMI exige des coupes sombres et immédiates dans les budgets de l’État, ce qui se traduit par le gel des embauches, la baisse des salaires des fonctionnaires et la réduction drastique des dépenses publiques destinées à la santé, à l’éducation et aux routes.
Les subventions supprimées !
À cela s’ajoute la suppression des subventions publiques sur les produits de première nécessité comme l’eau, l’électricité, le riz ou le carburant, ce qui provoque mécaniquement une flambée du coût de la vie et déclenche très souvent des colères populaires majeures, voire des émeutes de la faim. Les privatisations massives des services publics exigées par l’institution, comme la vente de la compagnie d’eau, d’électricité ou des télécommunications à des investisseurs étrangers, conduisent également à un bradage des richesses nationales, à une hausse brutale des tarifs pour les usagers et à une perte de souveraineté économique. Enfin, les dévaluations monétaires conseillées pour doper les exportations provoquent une inflation galopante et détruisent le pouvoir d’achat des habitants qui dépendent des importations pour se nourrir, se soigner ou se déplacer.
L’histoire économique récente montre que l’application rigide de ces recettes uniformes a souvent provoqué de violentes crises à travers le monde. Au Kenya, par exemple, dans le cadre d’un accord de Facilité élargie de crédit conclu en 2024, le gouvernement a dû tenter de réduire son déficit public pour rembourser sa lourde dette extérieure sous la pression du FMI. Cela a conduit à l’adoption de réformes fiscales très dures, comme le projet de loi de finances qui prévoyait de nouvelles taxes lourdes sur le pain, l’huile de cuisson et les produits de santé. La réaction ne s’est pas fait attendre, une vague de protestations inédite, menée par la jeunesse à travers le mouvement Occupy Parliament, a pris d’assaut le Parlement de Nairobi en juin 2024. La répression a été violente, causant la mort de plus de 60 manifestants, et le président a finalement dû reculer en retirant sa loi, en changeant tout son gouvernement et en modifiant ses plans budgétaires.
La crise de 2001 en Argentine
Un autre exemple marquant est celui de l’Argentine lors de sa terrible crise de 2001. Pendant les années 1990, le FMI avait soutenu un système rigide liant la monnaie argentine au dollar américain. Lorsque le pays est entré en récession, le FMI a refusé d’assouplir ses exigences et a réclamé une politique de déficit zéro, obligeant l’État à couper dans les salaires et les retraites. En décembre 2001, jugeant les efforts insuffisants, le FMI a bloqué le versement d’une aide cruciale de 1,2 milliard de dollars. Privé d’argent, le gouvernement a bloqué les comptes bancaires des citoyens, plongeant le pays dans le chaos avec des pillages, des émeutes et le plus grand défaut de paiement de l’histoire (100 milliards de dollars). Le président a dû fuir en hélicoptère, laissant derrière lui une instabilité politique majeure où cinq présidents se sont succédé en deux semaines.
En Afrique, des pays comme le Ghana et le Sénégal font également face à des situations similaires à cause des programmes d’ajustement. Des études montrent que ces plans forcent souvent les États à geler ou réduire la masse salariale publique, ce qui frappe directement les hôpitaux et les écoles. Au Ghana, cela a contribué à un défaut de paiement en 2022, tandis qu’au Sénégal, la suppression progressive des aides sur l’essence et l’électricité provoque régulièrement de fortes tensions et des manifestations dans les rues.
À Madagascar, à l’approche de ces nouvelles revues avec le FMI, d’un côté, le pouvoir en place sait qu’il a besoin de ces aides financières internationales pour faire tourner l’État, de l’autre, la population et les observateurs craignent que l’application de ces réformes strictes ne fragilise encore un peu plus le pays, rappelant que les solutions économiques d’urgence risquent parfois de transformer une crise financière passagère en une véritable blessure sociale et politique de longue haleine.
R.T
