Festival culturel national de la création féminine  / Un voyage au cœur des anciens métiers algériens

 Sous le haut patronage de la ministre de la Culture, Mme Malika Bendouda, la 11ème  édition du Festival Culturel National de la Création Féminine se tient officiellement du 8 au 12 octobre 2026. Cet événement d’envergure a investi le cadre historique et prestigieux du Musée Africain de la Villa Boulkine, située dans la commune de Hussein Dey. Conçu comme un véritable rempart pour la préservation et la mise en valeur du patrimoine et du mémoriel national algérien, ce festival s’est articulé autour d’une thématique forte « Quand les métiers renouvellent les racines ». Dès son ouverture, la manifestation a su captiver les passionnés d’histoire, de culture et d’artisanat, s’imposant comme un carrefour incontournable pour célébrer la mémoire collective du pays.

 

 

 

Par Rihab Taleb

L’événement a englobé la quasi totalité des expressions de l’artisanat et des arts traditionnels algériens. Des savoir-faire ancestraux liés à la fabrication du tisseur et du textile algérien jusqu’à la joaillerie traditionnelle, aux parures de la mariée, aux costumes d’apparat et aux traditions musicales classiques. Des artisans venus de plusieurs régions du pays se sont rassemblés avec une conviction celle de refuser l’oubli et de protéger le patrimoine légué par les aïeux en le faisant découvrir au grand public dans ses moindres détails.

 

Des selles de cheval artisanales

Parmi ces passionnées, Madame Asma, venue de Sidi Bel Abbès et originaire de la splendide ville de Tlemcen, a apporté un éclairage précieux sur la nature des pièces exposées. Elle a tenu à souligner que l’ensemble des collections présentées au public ne constituait pas une simple exposition impersonnelle, mais bien des collections privées d’une valeur inestimable. Chacun des exposants a personnellement tenu à ramener des tenues et des objets anciens spécialement pour l’événement, conférant ainsi à cette édition une dimension intime et profondément respectueuse de l’histoire familiale et nationale.

D’autres exposants ont marqué les esprits par des pièces présentées. C’est le cas de Nadir, un exposant venu de la ville de Annaba, qui a fait le déplacement pour exposer le Lefrach de la mariée, une composition traditionnelle riche en symboles et en traditions. Les visiteurs ont également pu s’émerveiller devant la somptueuse Blouza de Lmensouj de Tlemcen, un chef-d’oeuvre textile ayant appartenu à la grand-mère de Asma. Un Karakou authentique transmis par l’arrière-grand-mère de Madame Faiza Antri Bouzar était présent à l’exposition, ainsi qu’avec l’exposition d’une blouza et d’une « lfouta de hammam », confectionnées avec soin en velours et ornées de la célèbre technique de broderie au fil d’or dite du Mejboud .

Madame Asma s’est particulièrement distinguée au cours de ce festival par une initiative artistique, mémorielle et artisanale tout à fait hors du commun, elle a fait le choix de fabriquer des selles de cheval entièrement à la main. Par ce geste, elle a voulu redonner vie à un objet équestre qui fait partie intégrante du patrimoine algérien mais qui tend malheureusement à disparaître des ateliers traditionnels. Elle a tenu à expliquer sa démarche avec beaucoup d’émotion en déclarant qu’elle se sent profondément responsable pour transmettre son savoir et notre culture aux générations qui viennent. Elle a ainsi confié avoir transformé et pensé ces selles pour qu’elles deviennent également un objet décoratif de premier plan, permettant ainsi à leur âme de rester vivante dans les intérieurs et les mémoires.

Poussant son explication plus loin sur le plan historique et géographique, Madame Asma a rappelé que l’Algérie possède traditionnellement trois grands types de selles distinctes, la selle Chergui (Est), la selle Lwesti (Centre) et la selle Lgherbi (Ouest). Ayant ses propres attaches et inspirations ancrées dans l’ouest du pays, elle a naturellement jeté son dévolu sur la confection du modèle Lgherbi. Elle a également profité de l’occasion pour rappeler que la région de Tlemcen se distingue par des selles traditionnelles tels que le Rdif , le  Chlil  et le Kerbssoun, qui étaient présents à l’événement .

 

 Un musée virtuel au service de la conservation du patrimoine

La modernité et l’innovation technologique ont également trouvé une place de choix au coeur de cette 11ème édition grâce à l’intervention remarquée de la startup Pixadim Studio. Basma, commerciale au sein de cette structure spécialisée dans la modélisation 3D et la réalité virtuelle, a présenté au public un outil muséographique révolutionnaire. Elle a ainsi expliqué que l’Akal Museum est un musée virtuel conçu par Pixadim Studio pour répondre aux défis de la conservation moderne. Ce musée virtuel permet de numériser, de cartographier et d’exposer l’ensemble du patrimoine algérien, y compris les pièces les plus fragiles, les plus anciennes ou celles qu’il est impossible d’exposer physiquement en raison de leur vulnérabilité à l’humidité et aux aléas climatiques.

Basma a également insisté sur les avantages immensément pratiques de cet outil en précisant que ce musée virtuel permet d’exposer les trésors du patrimoine même à l’étranger sans risquer le moindre dommage matériel. Grâce à la digitalisation, le visiteur peut interagir directement avec l’objet, il est possible de le toucher virtuellement, de zoomer à l’extrême et de faire pivoter l’objet sous tous les angles. Qu’il s’agisse d’instruments de musique ancestraux, de bijoux ciselés ou d’habits traditionnels d’apparat, ce musée virtuel permet d’admirer les tout petits détails avec une description rigoureuse et documentée de chaque pièce, mariant ainsi à la perfection la mémoire d’hier et les technologies de demain.

 

 L’histoire du Shanghai algérien

Le festival a également été le théâtre de rencontres humaines d’une grande authenticité, riches en anecdotes et en récits de vie. Mustapha Al Bar, un marin et pêcheur algérois passionné, a marqué les esprits en venant habillé dans le costume traditionnel des marins algérois, connu sous le nom de Shanghai. Il a raconté l’histoire passionnante de cette tenue et ses origines ancrées dans le tissu social de la capitale. Il a expliqué qu’à l’époque coloniale, le travail se faisait rare et la population locale faisait face à une grande précarité, ne trouvant pas toujours de quoi se vêtir convenablement. À cette époque, les habitants travaillaient comme porteurs dans une société à Bab El Dzir . La société fournissait à ses employés une tenue de travail confectionnée dans un tissu bleu résistant, qui était précisément le tissu bleu de Shanghai.

Mustapha Al Bar a poursuivi son récit en soulignant que, les gens étant pauvres, ils conservaient ce vêtement professionnel et l’emportaient chez eux après leur service, le portant pour assister aux fêtes, aux banquets familiaux et à toutes les grandes occasions de la vie quotidienne. Par la suite, les Algériens se sont engagés en nombre dans les métiers de la marine et ont commencé à effectuer de longs voyages en mer, naviguant jusqu’en Chine et accostant dans la ville de Shanghai, d’où ils ont rapporté directement ce fameux tissu qui a fini par adopter ce nom emblématique. Ce vêtement est ainsi devenu une signature vestimentaire reconnue et arborée par les Algérois de l’époque. Il a toutefois tenu à préciser que ce costume de marin n’est pas le plus ancien de la capitale, Alger disposant d’une garde-robe traditionnelle extrêmement riche et variée, comprenant notamment le Seroual Testifa et la Chachia.   Néanmoins, après la colonisation, s’agissant d’une ville côtière par excellence, le costume de marin s’est naturellement imposé car il convenait beaucoup mieux au mode de vie et aux activités maritimes de la région. Mustapha Al Bar a également profité de cette tribune pour évoquer le passage marquant en Algérie du célèbre océanographe Jacques-Yves Cousteau, qui y a séjourné pour mener à bien ses recherches scientifiques sous-marines.

 Trois écoles, trois traditions.

Farouk Siam, musicien, chanteur, joueur de mandole algérien et grand amateur de musique classique algérienne, a offert une lecture du patrimoine musical du pays. Il a ainsi souligné que l’Algérie possède trois grandes écoles majeures de musique classique, l’école de la Sanaa implantée au centre du pays, l’école du Ghernati ancrée à l’ouest, et l’école du Malouf rayonnant à l’est. Chacune de ces écoles possède ses propres spécificités, ses traditions d’interprétation et se distingue de l’autre par sa balance mélodique et modale.

Entrant dans les détails musicologiques, Farouk Siam a expliqué les subtilités rythmiques et structurelles de la Nouba, en précisant que la Nouba Gharnatie se caractérise par des mouvements aux structures bien définies, où le Mizan lourd (Thqil) dialogue avec la Sanâa au rythme plus léger, tandis que le Malouf est une tradition musicale que l’on retrouve également partagée dans les pays voisins, notamment en Libye. Chaque rythme et chaque cadence obéissent à une mesure précise (Mizan), et l’intonation ainsi que le mouvement mélodique de l’ Inqilab de Zidene  se révèlent totalement différents de ceux de la Sika, du Rmal Maya. A savoir qu’il existe à l’origine 24 Noubas complètes dans la musique classique algérienne, dont 16 ont traversé les siècles et continuent d’être jouées, pratiquées et transmises de nos jours.

Au-delà des riches témoignages recueillis lors de cet événement, il convient de souligner que l’Algérie, par son immensité géographique colossale qui équivaut à la taille d’un véritable groupement de pays, abrite une fascinante diversité culturelle, artistique et linguistique d’une région à une autre. Il est fréquemment constaté que, d’une localité à l’autre ou même entre tribus voisines, les populations ne partagent pas exactement les mêmes traditions, tout en marquant des nuances distinctes dans les parlers et les dialectes. Loin d’être des frontières étanches, ces particularismes constituent une richesse et un pluralisme inestimables. L’Algérie démontre ainsi, à travers la préservation de son patrimoine matériel et immatériel transmis fidèlement de génération en génération, l’attachement indéfectible de son peuple à ses coutumes, à ses traditions et aux racines profondes de son histoire.

R.T

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