Lancement  de la série de dessins animés Dj’ha le magnifique / Un personnage historique  devenu symbole de malice et de sagesse

 La soirée du dimanche 13 septembre a été marquée par la présentation en avant-première de la série animée « Dj’ha le magnifique ». Organisé au village d’attractions Fantasia Land, d’ El Achour (Alger), cet événement a été initié par la Délégation de l’Union européenne en Algérie. Il s’agit d’une coproduction algéro-européenne qui met à l’honneur un personnage incontournable du patrimoine culturel méditerranéen. Pour permettre au plus grand nombre d’en profiter, cette série animée est désormais accessible directement au public sur la chaîne YouTube officielle de l’UE en Algérie.

 

Par Rihab Taleb

Lors de cette rencontre, l’ambassadeur de l’Union européenne en Algérie, Diego Mellado, a pris la parole pour souligner la portée symbolique du personnage. Il a rappelé que Dj’ha dépasse les frontières d’un seul pays et qu’il incarne un imaginaire partagé par l’ensemble des peuples du bassin méditerranéen. Cette initiative culturelle montre comment un récit traditionnel peut servir de pont culturel et renforcer les liens entre les deux rives de la Méditerranée.

Immersion dans l’histoire fascinante du personnage

Cette sortie est l’occasion parfaite de se replonger dans l’histoire fascinante de ce personnage mythique et de redécouvrir ses origines à travers les siècles.

Pour bien comprendre qui est Joha (ou Dj’ha), il faut revenir très loin dans le passé. D’abord, il faut répondre à cette sempiternelle question que beaucoup de gens se posent : est-ce qu’il a existé ? La réponse est oui. Sauf qu’il était différent du personnage désopilant que l’on connaît à travers ses aventures et ses facéties.

La tradition orale et les écrits anciens situent généralement la naissance de ce héros vers l’an 1208, dans le village de Hortu, situé près de la ville de Sivrihisar en Anatolie (dans la Turquie actuelle). Son père, nommé Abdullah, était l’imam du village, un homme respecté pour sa piété et sa connaissance des textes religieux. Sa mère, nommée Sıdıka, venait également d’une famille honorable de la région. En grandissant dans ce milieu rural, le jeune Nasreddin montre très tôt un esprit très vif, curieux et malicieux. Il apprend à lire, à écrire et étudie les sciences religieuses auprès de son père, avant d’aller poursuivre ses études dans les grands centres d’enseignement de l’époque, notamment dans la ville de Konya, qui était alors un grand foyer culturel et spirituel de la région.

Une fois ses études terminées, Nasreddin revient dans sa région pour exercer plusieurs métiers importants dans la société. Le mot Hodja en turc s’écrit hoca, qui est ajouté à son nom, est un titre de respect qui veut dire maître, enseignant ou guide spirituel. Il devient donc maître d’école pour instruire les enfants du village, mais il occupe aussi le rôle de prédicateur à la mosquée. Plus tard, grâce à sa grande connaissance des lois et à sa réputation d’homme honnête, il est nommé cadi, c’est-à-dire juge pour régler les disputes entre les habitants. C’est durant cette période que naissent de nombreuses histoires, Joha utilisait souvent un bon sens surprenant et de petites histoires drôles pour réconcilier les voisins en conflit, préférant faire réfléchir les gens plutôt que de les punir sévèrement.

 

Joha, marié et plusieurs enfants

Sur le plan personnel, la tradition raconte que Joha s’est marié et qu’il a eu plusieurs enfants, des fils et des filles. Sa vie de famille n’était pas toujours simple et sert souvent de décor à ses contes. Sa relation avec sa femme est racontée avec beaucoup d’humour, elle est souvent décrite comme une femme au caractère fort, qui n’hésitait pas à remettre son mari à sa place quand il ramenait des idées bizarres à la maison. Malgré leurs petites disputes de tous les jours sur la nourriture ou l’argent, Joha aimait beaucoup sa famille. Son fils apparaît aussi très souvent dans ses histoires pour l’accompagner pendant ses voyages sur les routes et apprendre les leçons de la vie.

La vie de Joha a aussi été marquée par une époque difficile et mouvementée. Plusieurs récits le montrent en train de discuter avec de grands chefs militaires de l’histoire, notamment lors de la venue du redoutable conquérant Tamerlan. Selon la légende populaire, les habitants du village choisissaient souvent Joha pour aller parler au chef de l’armée. Grâce à ses plaisanteries bien placées, sa politesse et son intelligence, Joha réussissait à adoucir la colère des puissants et à éviter des punitions cruelles à son peuple. Il était devenu la voix des personnes simples face aux injustices et aux abus des dirigeants.

Au niveau de son apparence, Joha est toujours resté un homme très modeste. On le décrit vêtu d’une longue robe simple et coiffé d’un très grand turban sur la tête. Mais son compagnon le plus célèbre reste son âne. Cet animal est un personnage à part entière dans toutes ses aventures. L’âne de Joha est parfois têtu, parfois très calme, et il sert de soutien à de grandes leçons de vie. Qu’il monte son âne à l’envers pour ne pas tourner le dos aux personnes qui le suivent, ou qu’il essaye de faire semblant d’apprendre à lire à son animal pour faire rire un roi, le duo formé par Joha et son âne est resté gravé dans les mémoires.

L’appropriation de ce personnage par le monde arabe s’est faite très naturellement au fil des siècles. D’un côté, il existait déjà dans la tradition arabe ancienne un personnage populaire nommé Abu al Ghusn Dual, plus simplement appelé Juha connu depuis le 8e siècle pour sa naïveté, ses bêtises et ses bons mots. Lors de l’extension de l’Empire ottoman à travers le Moyen-Orient et le Maghreb à partir du 16e siècle, la figure turque de Nasreddin Hodja a rencontré ce fond culturel arabe déjà existant. Les deux personnages ont progressivement fusionné dans l’imaginaire collectif pour ne former qu’une seule et même figure universelle.

 

Ses aventures reflétaient le quotidien des gens simples

 

Si les populations arabes se sont autant approprié ce personnage, c’est parce que ses aventures reflétaient parfaitement le quotidien des gens simples, leurs difficultés économiques, leurs tracas face aux autorités et la solidarité du village. Son humour accessible dépassait les barrières des langues et offrait une manière douce et intelligente de dénoncer l’injustice, l’hypocrisie et l’arrogance des riches sans risquer la prison.

Quant à l’arrivée des histoires de Joha en Algérie, elle s’est faite à la fois par la mer et par la mémoire orale des hommes. À l’époque ottomane, les échanges commerciaux, les mouvements de marins, de soldats, de marchands et de savants entre Istanbul et les grandes villes algériennes comme Alger, Constantine, Tlemcen ou Médéa ont permis d’importer ces récits. Les janissaires et les administrateurs racontaient ces histoires dans les garnisons et les palais, tandis que les marchands les colportaient dans les souks.

Mais c’est surtout grâce à la tradition orale populaire que Joha s’est profondément installé dans le paysage culturel algérien. Durant les longues soirées d’hiver, lors des veillées en famille autour du foyer ou dans les cafés populaires de la Casbah et des villages, les conteurs et les grands-mères racontaient ses récits aux enfants pour leur enseigner la morale tout en les amusant. Le personnage s’est alors totalement adapté au paysage local, dans les contes transmis en Algérie, Joha se déplace dans des ruelles typiques, discute avec le fournier du quartier, négocie au souk ou s’adresse au caïd. Il est devenu au fil des générations un élément central du patrimoine oral et du folklore algérien, incarnant la débrouillardise et le sens de la repartie.

La tradition dit qu’il est mort vers l’an 1284 dans la ville d’Akşehir, en Turquie. Aujourd’hui encore, on y trouve son tombeau, qui est lui-même une dernière plaisanterie philosophique, la tombe est entourée d’une grille fermée par un gros cadenas, mais il n’y a aucun mur autour, donc tout le monde peut y entrer facilement par les côtés.

Le lancement de la série « Dj’ha le magnifique » sur la chaîne YouTube de l’UE en Algérie permet ainsi de transmettre ce précieux patrimoine aux jeunes générations grâce aux techniques modernes de l’animation. Cette réalisation rappelle que les aventures de Dj’ha ne sont pas seulement des histoires drôles du passé, mais une source inépuisable de sagesse, d’humour et de fraternité entre les peuples.

R.T

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