Sur l’écran du téléphone, le pouce bouge tout seul, entre une blague, une recette rapide et un chat curieux, une vidéo de quarante-cinq secondes attire l’œil. L’Office des établissements de jeunes à Oran vient de lancer un projet appelé « Hikaya DZ ». Pour l’instant, cinq wilayas testent le projet : Oran, Alger, Boumerdès, Mostaganem et Laghouat. L’objectif est d’aider les jeunes à filmer et à partager la richesse de notre patrimoine, nos traditions, nos vieux métiers et notre cuisine, avec l’idée d’une grande caravane pour tout le pays et d’un grand projet sous le slogan « 69 wilayas, 69 histoires ».
Par Rihab Taleb
Mais pendant que les projets officiels s’organisent, sur des réseaux comme Facebook ou YouTube, des mordus du net publient de courtes vidéos qui se veulent éducatives et informatives. Pour leurs auteurs, ces images expriment des vérités telles qu’ils les voient, souvent avec la certitude d’ouvrir les yeux sur un grand secret caché. On voit par exemple tourner sur Facebook et YouTube des vidéos virales où l’on nous montre que les grandes pyramides d’Égypte sont l’œuvre d’extraterrestres, sous prétexte que les blocs de calcaire seraient coupés avec une précision impossible à obtenir avec de simples ciseaux de cuivre antiques. Ces montages mystérieux font des millions de vues et déclenchent des milliers de commentaires passionnés, prouvant que ces récits alternatifs captent instantanément l’imaginaire. Il est plus que temps que nos vérités à nous, ancrées dans notre histoire réelle, aient enfin leur place sur le net.
Lorsqu’un organisme officiel filme un vieux métier à tisser ou une mosquée historique, la caméra ne bouge pas pendant trois minutes et la voix parle doucement comme dans une vieille émission de télévision d’autrefois. Un jeune de dix-huit ans qui a l’habitude des vidéos sur son écran passe à autre chose en moins de deux secondes. Pourtant, il est temps que nos vraies histoires, basées sur des faits réels et vérifiés, trouvent leur vraie place sur l’écran et captent la même attention.
Pour y arriver, le projet Hikaya DZ doit montrer aux jeunes comment filmer notre vraie histoire avec des images fortes. L’Algérie est pleine de trésors réels qui dépassent de loin les histoires de propagande et de Martiens. Prenons par exemple les foggaras dans la région du Touat près d’Adrar et de Timimoun. Ce sont des kilomètres de galeries creusées sous la terre pour amener l’eau des montagnes vers les oasis en plein désert sans utiliser de machines, ce qui montre une intelligence humaine incroyable. Si on filme cela avec des angles modernes et des lumières précises, c’est cent fois plus impressionnant qu’un faux mystère antique solutionné par des Aliens à peau de lézard.
On peut aussi raconter la Casbah d’Alger, classée par l’UNESCO depuis 1992, qui s’étale sur quarante-cinq hectares avec ses ruelles serrées, ses vieilles citernes d’eau de l’époque ottomane et son histoire de résistance face aux flottes et aux batailles du XVIe au XIXe siècle, comme l’attaque de Charles Quint en 1541. Montrer la Casbah comme un vrai décor de film d’action et d’histoire capture tout de suite l’intérêt. Plus au sud, le plateau du Tassili n’Ajjer, classé par l’UNESCO en 1982, montre plus de quinze mille dessins et peintures sur les rochers datant de plusieurs milliers d’années, avec des personnages étranges à tête ronde qui racontent la vie des premiers hommes du Sahara.
Le pont suspendu de Sidi M’Cid à Constantine, ouvert en 1912 et perché à cent soixante-quinze mètres au-dessus des gorges du Rhummel, filmé par un drone, donne le vertige. Les ruines romaines de Timgad dans la wilaya de Batna, fondée par l’empereur Trajan vers l’an 100 avec son Arc de triomphe et ses rues droites en carrés, fascinent autant qu’une ville mystérieuse. Sans oublier notre cuisine et notre artisanat, comme le couscous inscrit au patrimoine mondial en 2020 par l’UNESCO, la karantika oranaise héritée du passé hispano-algérois, la dinanderie constantinoise ou les tapis traditionnels de Ghardaïa aux dessins géométriques précis.
Pour réussir, la formation prévue par Hikaya DZ dans les wilayas pilotes doit apprendre aux jeunes à monter ces sujets rapidement, à bien régler les couleurs sur un téléphone portable, à avoir un son clair qu’on entend bien sans écouteurs, et à accrocher le regard dès la première seconde avec une phrase d’accroche forte mais honnête. Quand nos vrais monuments, nos ingénieurs du désert, nos ponts vertigineux et nos traditions vivantes seront filmés avec cette énergie moderne, les jeunes regarderont nos histoires locales avec la même passion qu’ils mettent à commenter les mystères de l’internet. Le slogan des soixante-neuf wilayas et soixante-neuf histoires prendra alors tout son sens, prouvant que notre vraie vie et notre histoire réelle, filmées avec les bons codes d’aujourd’hui, pèsent beaucoup plus lourd dans les têtes que les illusions de la Toile.
R.T
