Un patrimoine vivant entre héritage colonial et ancrage local / Le Tchiloli, théâtre pluriséculaire de justice et de mémoire à São Tomé

 

 

Le théâtre Tchiloli est un spectacle impliquant des acteurs, des musiciens et un public engagé ; il est pratiqué en plein air lors d’événements publics ou de festivals.

Par Malika Azeb

 

Il s’agit d’une composante singulière du patrimoine culturel de l’île de São Tomé-et-Príncipe, mais, originaire du Portugal, il est né vers le XVIe siècle et importé par les colons.
Cet art s’est africanisé au fil du temps avant de devenir une identité culturelle santoméenne et un rituel de connexion avec les ancêtres.
La musique constitue un élément majeur de ce théâtre : au début du spectacle, on entend les soufflements d’une flûte traditionnelle, puis les percussions s’accélèrent et les comédiens, vêtus de costumes flamboyants, coiffés de perruques et de chapeaux haut-de-forme, entrent en scène pour interpréter une tragédie héritée de l’Europe médiévale et transmise de génération en génération sur l’île de São Tomé.
À Boa Morte, dans les hauteurs du nord de l’île du golfe de Guinée, la troupe Formiguinha da Boa Morte est l’une des plus anciennes à perpétuer cette forme de spectacle en plein air vieille de plus de 500 ans.
En 2025, Formiguinha da Boa Morte a été inscrite par l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) au patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
Le spectacle s’inspire de récits associés à la dynastie carolingienne, qui domina une grande partie de l’Europe occidentale entre le VIIIe et le Xe siècle.
Le cœur de l’intrigue se concentre autour d’un crime : le prince Carlos, fils de Charlemagne, tue un chevalier lors d’une partie de chasse. Son oncle, le marquis de Mantoue, réclame à l’empereur Charlemagne de juger son propre fils. S’ouvre alors le procès public du prince héritier, qui sera par la suite condamné.
La pièce est interprétée dans un portugais ancien, témoignant de l’origine européenne du récit. Mais, à São Tomé, le Tchiloli s’est transformé au contact de la société locale, intégrant progressivement ses pratiques et ses références culturelles.
« Les gens aiment cette tradition parce qu’elle aborde un sujet très concret : la justice », explique Marco Carvalho, 61 ans, musicien de la troupe et interprète de la flûte traditionnelle pitu. Celui qui consacre plus de trois décennies au Tchiloli insiste sur la portée universelle du récit : « La justice ne fait aucune distinction entre les riches et les pauvres. »
Une spectatrice de 19 ans a déclaré à propos du Tchiloli que « ça transmet un message très important » : « Tout doit être juste ; qui sème le mal récolte le mal. »
Cet art véhicule des fonctions sociales, des significations et des valeurs culturelles qui expliquent l’attachement des habitants de São Tomé à sa pratique et sa pérennisation.
Pour les autorités culturelles de São Tomé-et-Príncipe, cette dimension explique en partie la vitalité de la tradition.
Le ministère de la Culture présente le Tchiloli comme un « art unificateur », estimant qu’il rappelle la primauté du droit et les vertus du dialogue, tout en favorisant le vivre-ensemble et la coexistence pacifique.
L’histoire du Tchiloli demeure toutefois indissociable de celle de la colonisation portugaise. Marco Carvalho le reconnaît sans détour : le Tchiloli en soi n’est pas originaire de l’île, c’est un art adapté de la culture européenne, a-t-il indiqué.
Cette origine extérieure n’a cependant pas empêché le théâtre de devenir un élément durable de l’identité culturelle locale. Selon le ministère de la Culture, la pratique s’est maintenue au fil des siècles en prenant une forme propre à l’archipel et en intégrant ses valeurs culturelles.
Cette transformation illustre la manière dont une tradition importée dans le contexte colonial peut, sur plusieurs générations, être réinterprétée et réappropriée par les populations qui la pratiquent.
La pérennité du Tchiloli dépend désormais largement de sa capacité à attirer de nouvelles générations de comédiens et de spectateurs.
Jardel Moniz Fernandes, 35 ans, vient de réaliser un rêve d’enfance en rejoignant la troupe Formiguinha da Boa Morte ; il y interprète Ganelon, personnage qui, dans les récits carolingiens, trahit Charlemagne au profit des Sarrasins lors de la bataille de Roncevaux.
« J’adore tout ça, vraiment tout : la danse, le son de la flûte, le tambour », raconte Jardel Moniz Fernandes, exprimant son enthousiasme. Il a ajouté : « J’ai deux enfants et, d’ici peu, je vais commencer à préparer mon aîné à incarner un personnage. »
À São Tomé, la transmission du Tchiloli repose ainsi sur une chaîne de générations qui permet à un récit médiéval européen, arrivé dans l’archipel avec la colonisation portugaise, de continuer à vivre dans un environnement culturel profondément transformé.
Sur scène, les personnages de Charlemagne, Charles le Jeune, le marquis de Mantoue et Ganelon appartiennent à un passé européen lointain, mais, dans les cours de São Tomé, leur histoire continue pourtant de servir de support à une réflexion contemporaine sur la justice, le dialogue et la transmission.

 

RC

 

 

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